Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et des beaux-arts.

À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner à ses frais, par le célèbre architecte florentin Michellozzo, qui l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son amour pour les lettres et de sa libéralité [314]. Ce furent-là, dit Vasari [315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil. Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence, tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort [316], voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il encourageait les travaux, et dont la société instructive était le délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser. Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient, avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque Mediceo-Laurentienne.

[Note 314: ][ (retour) ] Angelo Fabroni, Magni Cosmi Medicei Vita. Florent., 1789, in-4., p. 42.

[Note 315: ][ (retour) ] Vita di Michellozzo Michellozi, t. I, p. 287. Ed. de Rome, 1789, in-4.

[Note 316: ][ (retour) ] L'historien anglais de la Vie de Laurent de Médicis, M. Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice et de la vérité. Voy. Angelo Fabroni, ub. supr., p. 49, 50 et 51 surtout dans ce passage: Horrere soleo cum reminiscor tot aut nobilitate aut gestis magistratibus claros viros, etc.

Un autre citoyen de Florence, Niccolo Niccoli, faisait à peu près le même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable. Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de critique [317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut l'idée d'une bibliothèque publique [318]. A sa mort [319], il laissa, par son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté, qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal parmi ses concitoyens. Niccolo avait laissé beaucoup de dettes, qui pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition, il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus grande magnificence, et pour laquelle, selon Vasari [320], il n'avait pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que Niccolo Niccoli lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit aider par Thomas de Sarzane [321], alors pauvre ecclésiastique, mais homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré. Peu d'années après [322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce qu'il avait vu Médicis faire à Florence [323].

[Note 317: ][ (retour) ] Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit emendutque. (Mehus, Prœf. in Vit. Ambrosii Camald. p. 50.)

[Note 318: ][ (retour) ] Poggio, Oraison funèbre de Niccolo Nicoli, Poggii Opera, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.

[Note 319: ][ (retour) ] En 1436.

[Note 320: ][ (retour) ] Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr., p. 291. Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent soixante-six ducats par an pour leur nourriture.