Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre, à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. Filelfo s'y rendit à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie [449], une harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une foule immense de spectateurs.

[Note 449: ][ (retour) ] 12 février 1424.

De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. Filelfo, dans l'âge des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus ardent [450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427. C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de quitter Venise; Theodora était effrayée; une de ses femmes était morte de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et déjà menacé du besoin.

[Note 450: ][ (retour) ] Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par M. de' Rosmini, t. I, p. 113.

Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
Æstu, quo testes tres mihi bella movent
.

L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui: pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui offrit, aux conditions les plus avantageuses [451], et il accepta une chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta, chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que Filelfo vînt s'y fixer. Niccolo Niccoli; Leonardo Bruni, Ambrogio le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils réussirent à l'un et à l'autre, et Filelfo, après en avoir obtenu la permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il commença aussitôt ses leçons [452].

[Note 451: ][ (retour) ] Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui furent comptés d'avance.

[Note 452: ][ (retour) ] Avril 1429.

Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du jour, expliquer et commenter les Tusculanes de Cicéron, ou une des Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire, ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses leçons des lectures sur la morale [453]; et de plus, pour satisfaire de jeunes Florentins [454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait son poëme les jours de fête, dans l'église de Santa Maria del Fiore, sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang, suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda comme tels. Il se fit des querelles avec Charles Marsupini d'Arezzo, avec Niccolo Niccoli, ami de Charles, avec Ambrogio le Camaldule, amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère, amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable Poggio, qui se porta pour champion des Médicis.

[Note 453: ][ (retour) ] Ambrosii Traversari Epist., p. 1007 et 1016.

[Note 454: ][ (retour) ] M. de' Rosmini l'affirme, d'après l'assertion positive de Filelfo, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le premier, Monumenti inediti du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: Da niuno castrecto... senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto, cominciai quello poeta pubblicamente legere. Ceci dément Tiraboschi, qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que Filelfo était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce savant les droits de citoyen de Florence, cité par Salvino Salvini, dans la Préface de ses Fasti consolari, p. xviii. Mais Tiraboschi et Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il est bien dit: Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem in civitate Florentiæ, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas spontanément et gratuitement; et l'assertion de Filelfo, énoncée devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour ne laisser aucun doute.