Filelfo, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme emprisonné, mis en danger de la vie et banni. Filelfo, ennemi peu généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires emportées, obscènes et sanglantes [455]. Ils revinrent triomphants; il ne jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de Petriolo. Filelfo, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se nommait Philippe, et le fit arrêter.
[Note 455: ][ (retour) ] Les Satires de Filelfo furent imprimées pour la première fois à Milan, sous ce-titre: Philelphi opus Satyrarum seu Hecatostichon Decades X, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502, in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de Munus (traduction latine du nom grec Cosmos); Niccolo Nlccoli, sous celui d'Utis; Charles d'Arezzo est appelé Codrus; Poggio est nommé Bambalio, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et d'obscénités.
On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à une amende de cinq cents livres d'argent. Filelfo, peu satisfait de cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans l'intercession de Filelfo lui-même. Ce ne fut point par un mouvement de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt comme il l'écrivit à Æneas Sylvius, pour que celui qui l'avait voulu assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré, par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa conscience [456].
[Note 456: ][ (retour) ] Philelfi Epist., p. 18.
Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille. De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et Filelfo, qu'il accusa dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni à perpétuité [457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat, c'est ce que le dernier auteur de la vie de Filelfo ne croit pas, faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier; il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut satisfait [458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux, et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une réconciliation, la désira le premier; Ambrogio le Camaldule l'entreprit; il y trouva d'abord Filelfo très-rebelle. «Que Médicis emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse bienveillance [459];» mais le bon Ambrogio ne se découragea point, et finit par réussir.
[Note 457: ][ (retour) ] La sentence est rapportée par Fabroni, Vita Cosmi Med., t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.
[Note 458: ][ (retour) ] Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi, come potea, se ne mostrasse contento, etc. Vita di Fr. Filelfo, t. I, p. 98.
[Note 459: ][ (retour) ] Philelphi Epist., l. II, p. 14.
Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, Filelfo remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine des Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines de Plutarque; il y commença même ses livres De exilio, ou ses Méditations florentines [460]. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires, d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.
[Note 460: ][ (retour) ] Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, Philelphi Opuscula, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc. (Debure, Bibl. instr., ne cite que cette dernière édition.) Les Meditationes Florentinæ, De exilio, etc., qui ne sont qu'un seul et même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont restés inédits. Vita di Filelfo, p. 88, note 2.