Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais, pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante ducats, salaire magnifique et sans exemple [461], et ils lui tinrent parole. Il reparut donc à Bologne [462] dix ans après qu'il en était parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience naturelle de Filelfo augmentait par les obstacles: enfin, sous des prétextes assez peu spécieux [463], il quitta Bologne avant les six mois expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan, rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre enfants [464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée à Filelfo mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.
[Note 461: ][ (retour) ] Philelphi Epist., l. II, p. 15.
[Note 462: ][ (retour) ] 16 janvier 1439.
[Note 463: ][ (retour) ] Voy. Vita di Fr. Filelfo, p. 102.
[Note 464: ][ (retour) ] Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants, comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme Apostolo Zeno l'a répété, Dissert. Voss., t. I, p. 283. Voyez Vita di Filelfo, t. II, p. 11. note 2.
Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier Visconti, François Sforce lui ayant succédé [465], Filelfo, bien traité par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres, le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à Milan, Filelfo, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs, nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que Manfredina Doria, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles. Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire cette démarche; mais il permit à Filelfo de députer, en son propre nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en offrant une rançon [466]. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.
[Note 465: ][ (retour) ] 25 mars 1450.
[Note 466: ][ (retour) ] Tiraboschi rapporte inexactement ce fait très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. de Rosmini l'a rectifié, Vita di Filelfo, t. II, p. 90, et il a publié le premier le texte grec de la lettre de Filelfo à Mahomet II, avec une traduction italienne, n°. X des Monumenti inediti du même volume, p. 305.
Filelfo, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François Sforce, sous le titre de Sfortiados; il en avait achevé les huit premiers livres quand le héros du poëme mourut [467]. Galéaz-Marie son fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli Filelfo, que l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour vivre et soutenir sa famille.
[Note 467: ][ (retour) ] Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la Sforciade sont restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, Histor. Typograph. Litter. mediolan. de Sassi, p. 178 et suiv., et Catalog. cod. latin. biblioth. Laurent., de Bandini, t. II, col. 129. M. de' Rosmini a donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le plan et la marche, Vita di Filelfo, t. II, p. 159-174.