Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter son amour-propre [468], il ouvrit, peu de temps après, son cours, en expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; Filelfo craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques. Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et mourut le 31 juillet 1481.

[Note 468: ][ (retour) ] 1474.

Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le fut autant jusqu'à la fin que celle de Filelfo; aucune n'aurait été plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux, d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes qu'il eut si souvent à soutenir.

Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes, parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se montra modéré que dans la dernière. Georges Merula, son disciple, non moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger prétexte [469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel. Filelfo, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois; mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux défenseur [470]. Il en avait fait un grand nombre dans les différents professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le suivant [471]. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse, mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur, philosophe et poëte. Filelfo, qui était excellent père, et qui aimait ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.

[Note 469: ][ (retour) ] Filelfo avait critiqué avec raison le mot turcos dont Merula se servait au lieu de turcas.

[Note 470: ][ (retour) ] Ce fut le jeune Gabriel Pavero Fontana, de Plaisance. Il publia contre Merula, dont le véritable nom était Merlani, une Merlanica prima, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la mort de Filelfo mit fin à cette guerre entreprise pour lui.

[Note 471: ][ (retour) ] On y distingue, outre ceux que nous venons de voir, Agostino Dati, auteur de l'Histoire de Sienne; le célèbre jurisconsulte Francesco Accolti d'Arezzo; Alexander ub Alexandro, auteur des Genetialium Dierum; Bernardo Giusiniani, l'historien de Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang, tels que le pape Pie II, Æneus Sylvius, et Pierre de Médicis, fils de Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.

Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités philosophiques, tels que ses Convivia Mediolanensia, ou Banquet de Milan, dialogues faits, comme ceux de Poggio, sur le modèle du Banquet de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis, discutant à table des questions relatives aux sciences et à la philosophie morale [472]; ou tels que le Traité de Morali Disciplinâ, ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini [473]; c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés en un seul recueil [474]; on y distingue, peut-être au dessus de tout le reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de philosophie et même d'éloquence [475]; ce sont enfin des poésies latines, dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans toute sa vie, l'avait le plus flatté.

[Note 472: ][ (retour) ] Il devait y avoir trois Dialogues, mais Filelfo n'en écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens, l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la lune, de ses influences, etc. etc. Les Convivia Meliod. ont été imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris, 1552, etc.

[Note 473: ][ (retour) ] Venise, 1552.