De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo [35].

[Note 35: ][ (retour) ] 1373.

À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne, accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le rendit un objet dégoûtant pour lui-même [36]. Ses forces furent bientôt comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état, quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement la divina Commedia, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.

[Note 36: ][ (retour) ] Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini, ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co' sintomi i più sinistri, etc. M. Baldelli, Vita di Giov. Bocc., p. 199 et 200.

Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant, de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son testament.

«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères [37], où il continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais, continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu, lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne, dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu, non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier. On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes, s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie [38].

[Note 37: ][ (retour) ] In avitum Certaldi agrum.

[Note 38: ][ (retour) ] Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par l'abbé Mehus, Vita Ambros. Camald., pag. 203-205.

Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les communications, les conseils et les doux épanchements de l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les ornements et les livres [39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude [40]: