Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. Valla semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller s'établir à Rome [481]. La persécution l'y attendait; il avait commencé, sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur la Donation de Constantin, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se permettait de traiter les papes avec peu de respect [482]. Il n'avait encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir Valla, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et humaines.
[Note 481: ][ (retour) ] 1443.
[Note 482: ][ (retour) ] Ce Traité est imprimé dans le premier volume du Fasciculus Rerum expetend. et fugiend., dont il est parlé ci-dessus, p. 314], note 1.
Valla ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui; mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans la protection du roi [483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis comme lui dans cette cour, avec Barthélemy Fazio, Antoine Panormita, et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la guerre, selon le style de ce temps, avec des Invectives, des calomnies et des injures [484]. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V [485]. Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur de Cicéron. Valla l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa doctrine cicéronienne: Valla, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté une école d'éloquence, pour soutenir son Quintilianisme: mais au reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne troublèrent point la vie de leurs deux chefs.
[Note 483: ][ (retour) ] Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, Vallœ Antidotus in Poggium, p. 210, 211 et 218.
[Note 484: ][ (retour) ] L'invective de Valla contre Barth. Fazio et le Panormita (Beccadelli), est divisée en quatre livres, et remplit cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par Ascensius, in-fol., 1528.
[Note 485: ][ (retour) ] 1447.
Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre Valla et Poggio. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style. Il attribua ces notes à Valla; quoique celui-ci ait toujours protesté qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une lutte plus furieuse et plus envenimée. Les Invectives de Poggio contre Valla, les Antidotes et les dialogues de Valla contre Poggio, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu le jour [486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que Valla dédia au pape son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette rixe scandaleuse. Elle le fut au point que Filelfo, si emporté dans ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, Valla se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais [487], et la soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si Lucius et Aruntius étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur, pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.
[Note 486: ][ (retour) ] C'est dans sa seconde Invective que Poggio accuse Valla d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux, exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. Accusatus, ajoute-t-il ironiquement, convictus, damnatus, antè tempus legitimum, absque ullà dispensatione episcopus factus es. Cette plaisanterie a été prise au sérieux par l'auteur du Poggiana (l'Enfant): «On trouve ici, dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent Valla; c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense, il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. Life of Poggio, p. 471, note.
[Note 487: ][ (retour) ] Benedetto Morando.