[Note 501: ][ (retour) ] De Vità cœlitus comparandâ, lib. III.

Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean Pic de la Mirandole [502], qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène, et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole. Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde, commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès rapides.

[Note 502: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr.

Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible, ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses. Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre, et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus précieux pour lui que son argent.

De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique, de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le pape.

Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs. Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières, il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie, lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien, et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France, Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son entrée à Florence [503].

[Note 503: ][ (retour) ] 17 novembre 1494.

Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire; on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un écrit intitulé Heptaple, ou Explication du commencement de la Genèse, dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde, éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé de l'Être et de l'Unité [504], où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison. Un des poëtes les plus estimés de ce temps, Girolamo Benivieni, ayant fait une canzone sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la canzone de Guido Cavalcanti; on entend un peu mieux le texte quand on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.

[Note 504: ][ (retour) ] De Ente et Uno.

Christophe Landino, doit être mis le troisième dans cette association savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit et comme poëte. Né à Florence, en 1424 [505], après avoir fait ses premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. Landino fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les appointements. Alors, il se retira à la campagne, à Prato Vecchio, dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504, âgé de quatre-vingts ans.