Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie, le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie, ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un enfant [521] et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang. Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée; mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un roi qui l'avait désapprouvée [522], renversèrent ce brillant édifice, livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit, pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.

[Note 521: ][ (retour) ] Jean-Galéaz-Marie.

[Note 522: ][ (retour) ] Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII, qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où il le renversa.

La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques, vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses, accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul jour [523].

[Note 523: ][ (retour) ] W. Roscoe, the Life of Lorenzo de' Medici, ch. i, pour certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas, cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. ix, et Bernardo Ruccellai, de Bella ital., qu'il a presque littéralement traduit. Ruccellai termine ainsi le récit de ce désastre: Hæc omnia magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit.

Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples, et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la superstition qui l'aveugle et l'avilit.


CHAPITRE XXI.

Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle; Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie.

On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur tour à expliquer les monuments.