Hoc etiam enervat, dehilitatque pedes;
Il rend aussi les pieds débiles et tremblants.
Souvent il arrivait à Querno, comme aux autres bouffons, de finir tristement la fête: des applaudissements on passait aux insultes, et quelquefois même aux coups. Un autre poëte, nommé Maron [48], qui n'était pas un Virgile, mais qui valait beaucoup mieux que l'archi-poëte, remporta sur lui plusieurs victoires dont il usa peu généreusement; Querno s'aperçut enfin qu'il était un objet de risée, et se retira de la cour. Réduit à la plus affreuse misère, après la mort de Léon X, il alla mourir de désespoir à Naples, dans un hôpital, où il se déchira, de sa propre main, le ventre et les entrailles avec une paire de ciseaux [49].
[Note 48: ] [ (retour) ] Andrea Marone.
[Note 49: ] [ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., l. III, c. 4.
Léon, il est vrai, ne pouvait prévoir ce cruel effet de ses amusements; mais on ne voit point sans peine, dans un souverain pontife, dans un protecteur si renommé des lettres, ce goût pour des bouffonneries et des scurrilités pareilles. Il y a là, quoi qu'on en dise, un secret mépris des hommes, de la poésie et des lettres. La démence et l'ivresse offrent un spectacle humiliant auquel on ne voit aucun homme délicat et bien élevé prendre plaisir; et la folie d'un Querno et d'un Baraballo a quelque chose d'offensant pour le talent et pour le génie poétique, dont un véritable admirateur de l'un et de l'autre aurait dû détourner les yeux.
Une remarque que l'on peut faire ici, c'est que Léon X réserva toutes ces plaisanteries dérisoires pour des poëtes, et qu'il n'y soumit aucun artiste, quoiqu'il y ait dans cette classe d'hommes, et des amours-propres excessifs, et des ridicules, tout au moins autant que dans l'autre. Peut-être y avait-il en lui, sans qu'il s'en rendit compte, ce qui est souvent dans les hommes riches ou puissants, un certain désir de rabaisser l'élévation littéraire, que ne leur inspire point la sublimité des arts, à quelque degré qu'elle parvienne.
Tous les bouffons du pape n'étaient pas poëtes [50]. Le vieux Poggio, l'un des fils de Poggio l'historien; un certain Moro, payé de son intempérance par d'horribles douleurs de goutte, mais qui n'en était pas moins gai; un chevalier Brandini, un gros moine nommé Mariano, tous plaisants, facétieux et hommes de bonne chère, étaient habituellement ses convives. Ils se piquaient d'une science profonde en cuisine, et imaginaient les ragoûts les plus singuliers; ils allèrent jusqu'à imiter dans des pièces de pâtisserie farcies de viande de paon hachée, les recherches des anciens Romains. Mais leurs jeux de mots et leurs bouffonneries plaisaient encore plus à Léon X que leurs mets les plus délicats et les plus savants. A certaines époques de l'année, qui amènent et autorisent un redoublement de gaîté, on les plaçait tous ensemble au bas de la table, où ils étaient traités splendidement, mais à condition qu'ils souffriraient patiemment tous les tours que le maître et ses courtisans voudraient leur faire: on leur promettait seulement de ne pas compromettre leur santé. On leur servait, par exemple, sous l'apparence des mets les plus agréables, des singes, des corbeaux ou d'autres animaux, dont la chair coriace, insipide, ou de mauvais goût, trompait leur friandise et leur appétit.
[Note 50: ] [ (retour) ] Paul Jove, ub. supr.
«Tous ces jeux, dit l'historien Paul Jove [51] (et aujourd'hui l'on en jugerait autrement), étaient dignes d'un prince noble et poli, mais dans celui qui était revêtu de l'auguste dignité de souverain pontife, ils étaient blâmés par des hommes sévères et de mauvaise humeur.» Sans les blâmer autant qu'eux, on peut dire qu'à en juger par de pareilles scènes, dont la table du Saint-Père était le théâtre, cela ne ressemblait pas plus aux soupers d'Auguste, ou de Frédéric II, qu'à ceux des apôtres, dont Léon X oubliait trop qu'il était le successeur.