[Note 51: ] [ (retour) ] Loc. cit.
Pour terminer gaîment ces joyeux festins, où la chère était splendide, mais où tous les historiens conviennent que le pape se montrait tempérant et même sobre, il invitait quelquefois ses cardinaux les plus intimes à jouer aux cartes avec lui.
La partie était composée de six ou sept joueurs; et l'un des exercices les plus agréables pour lui de cette libéralité qui lui était naturelle, était, soit qu'il eût gagné ou perdu, de répandre à pleines mains des pièces d'or sur la foule des regardants [52]. D'autres familiarités donnaient lieu à des soupçons sur ses mœurs, que le même historien repousse, mais qu'il ne dissimule pas. Sans entrer dans les mêmes particularités, le bon et sage Tiraboschi reconnaît [53] qu'il résulta du singulier aspect qu'offrait alors la cour romaine deux terribles inconvénients: le premier est qu'à force de voir le souverain pontife aimer à ce point les vers profanes, les plaisanteries souvent peu décentes, et les spectacles où les bonnes mœurs n'étaient pas trop respectées, cela ne laissa pas d'avilir la dignité pontificale, et réveilla même des soupçons peu honorables au pontife; le second est que le goût de Léon X s'étant déclaré pour la poésie et pour les arts d'agrément, les études plus sérieuses furent peu cultivées, et que dans ce temps, où des hérésies nouvelles et puissantes assiégèrent l'Église, elle ne trouva plus dans son sein ce nombre et ce choix de vaillants défenseurs dont elle aurait eu besoin.
[Note 52: ] [ (retour) ] Id. ibid.
[Note 53: ] [ (retour) ] T. VII, l, I, c. 2.
Une autre suite fâcheuse, non pas des goûts frivoles, ni de la vie toute mondaine de Léon X, mais de ses prodigalités excessives, et des dépenses où il s'engagea pour fomenter et soutenir des guerres inutiles et funestes, ce fut l'épuisement total des finances et du trésor, où se rendaient, comme en un réservoir commun, les fruits de la crédulité de l'Europe presque entière; non-seulement tout l'or et l'argent monnayé, mais les diamants, les joyaux de l'église romaine et les autres objets précieux en avaient disparu. Il laissa à la place une dette énorme, dont l'intérêt annuel montait à 40,000 écus d'or; et tout cela, dit Muratori, pour procurer à l'Église un accroissement de patrimoine, si peu solide, qu'on le lui a vu enlever de nos jours: et dans quel temps encore? lorsque l'hérésie de Luther se répandait avec une rapidité toujours croissante, et que le fier Soliman assiégeait et prenait Belgrade, dernier boulevart de la chrétienté [54].
[Note 54: ] [ (retour) ] Annal. d'Ital., an 1521.
Il n'y a de réponse à ces reproches faits par des auteurs graves, que le bien immense que Léon X fit aux lettres et aux arts: ce bien est si incontestable et si grand, qu'il couvre toutes ses fautes. La civilisation ne lui dut pas moins que les lettres. Il favorisa, il est vrai, et mit en vogue la légèreté d'esprit, mais il mit en discrédit le pédantisme; il corrompit les mœurs, mais il les adoucit. Quand les mœurs sont devenues grossières et féroces, peut-être, pour les ramener à la politesse et à la douceur, est-il besoin de ce remède; de même que, si elles se sont tout-à-fait amollies et dépravées, il faut, pour leur rendre de la vigueur et de la pureté, leur redonner un peu de leur première rudesse.
Il était possible qu'elles reprissent cette marche sous le pontificat du successeur de Léon, Adrien VI, et même qu'elles remontassent beaucoup trop loin; mais ce pape flamand, qui n'avait jamais vu l'Italie, étranger à tous les arts qui y sont nés, et nourri dans sa jeunesse de subtilités théologiques, ne régna que peu de mois. Il vécut assez pour faire craindre un retour vers la barbarie dont on ne faisait que de sortir. Au moment de son élection, il gouvernait l'Espagne au nom de l'empereur Charles-Quint, dont il avait été le précepteur. Les députés du conclave l'allèrent chercher dans la Biscaye. Il fut près de huit mois à se rendre à Rome. A son arrivée, les poëtes prirent la fuite, le secrétariat des brefs fut changé; Sadolet se retira à la campagne: les lettres et les arts furent dans l'effroi.
Un jour que ce pape lisait des lettres latines écrites avec élégance: Ce sont, dit-il, des lettres d'un poëte [55]. On lui faisait voir au Belvédère le Laocoon, comme une des plus admirables productions de l'art; il dit, presque sans le regarder: Ce sont les idoles des anciens [56]. «Je crains, écrivait un Augustin très-pieux, mais homme de goût [57], qu'il ne fasse un jour ce qu'on dit qu'avait fait S. Grégoire, et que de toutes ces statues, témoignages vivants de la gloire et de la grandeur romaine, il ne fasse de la chaux pour la basilique de St.-Pierre [58].» Il regardait comme des choses profanes et comme des vanités payennes tous les livres, à l'exception des livres saints [59], ce qui pouvait faire craindre des destructions peut-être encore plus funestes. Il mourut quinze jours seulement après son intronisation [60]; et les lettres et les arts crurent devoir se rassurer en voyant, pour la seconde fois, un Médicis s'asseoir sur la chaire apostolique: mais son pontificat leur fut peut-être plus fatal que n'aurait pu l'être celui d'Adrien VI.