Ce ne sont-là, pour ainsi dire, que les préliminaires de l'action; c'est ici qu'elle commence à s'engager et que l'on a besoin, pour l'entendre dans l'Arioste, de se rappeler ce qu'on en a vu dans le Bojardo. Cette terrible Bradamante qui traite si rudement les chevaliers les plus braves, est cependant occupée d'un soin plus analogue à son sexe et à son âge. Elle va cherchant son cher Roger, qu'elle aime tendrement et qui l'aime de même, quoiqu'ils ne se soient vus et parlé qu'une fois, le jour où ils furent séparés par une troupe de Sarrazins, et où elle se laissa emporter à la poursuite de celui qui l'avait blessée [627]. A quelque distance du lieu où elle avait renversé Sacripant elle trouve Pinabel, de cette perfide race de Mayence, ennemie de celle de Clairmont et de Montauban. Il la trompe, l'égare dans les montagnes et la précipite dans une caverne, où il croit qu'elle trouvera la mort [628]. Elle y trouve au contraire le tombeau prophétique de Merlin, et la bonne magicienne Mélisse, à qui sa venue était annoncée, et qui, après lui avoir prédit et avoir fait passer sous ses yeux tous les héros futurs de la maison d'Este, qui doivent naître de son union avec Roger, lui enseigne ce qu'elle doit faire pour le retrouver et pour le tirer du château magique où le vieil Atlant, cet ancien guide de sa jeunesse, le tient de nouveau renfermé [629].

[Note 627: ] [ (retour) ] Orlando innam., t. III, c. V; ci-dessus, p. 335.

[Note 628: ] [ (retour) ] Orlando fur., c. II, st. 75 et pénult.

[Note 629: ] [ (retour) ] C. III.

En passant de l'imagination du Bojardo dans celle de l'Arioste, Atlant s'est enrichi d'un Hippogryphe, espèce de coursier ailé, sur lequel il s'élève dans les airs, et d'un bouclier enchanté qui jette un tel éclat lorsqu'il le découvre, que les yeux sont éblouis; on tombe privé de sentiment, presque sans vie; le magicien saisit alors celui qui l'a osé combattre et l'emporte dans son château. Il n'existe qu'un seul moyen de vaincre cet enchantement; c'est de porter à son doigt l'anneau qui avait appartenu à la belle Angélique. Or, dans ce moment là même, le petit roi Brunel, qui lui avait dérobé cet anneau [630], marchait vers le château d'Atlant pour en retirer Roger et le livrer au roi Agramant, son général. Mélisse en instruit Bradamante et lui conseille de tuer Brunel, de s'emparer de l'anneau, et de faire pour son compte ce que ce fourbe voulait faire pour celui d'Agramant.

[Note 630: ] [ (retour) ] Orlando innam., l. II, c. V; ci-dessus, p. 326.

Bradamante, après avoir quitté Mélisse, trouve en effet le petit roi de Tingitane, mais elle répugne à tuer un homme vil, faible et sans défense; elle l'attache au pied d'un arbre, lui prend l'anneau d'Angélique, et marche vers le château d'Atlant [631]. Arrivée là, elle suit de point en point les leçons de Mélisse, rompt l'enchantement, délivre Roger et avec lui Gradasse, Sacripant et quelques autres guerriers qui y étaient aussi retenus. L'enchantement détruit, Atlant et son château disparaissent, mais l'Hippogryphe reste; Roger a l'imprudence de le monter; l'Hippogryphe prend aussitôt son vol et l'emporte à travers les airs [632]. L'Arioste usant du privilége, ou suivant une des lois du roman épique, a laissé Renaud embarqué pour l'Angleterre et assailli d'une tempête; il laisse ici Roger au haut des airs, emporté par l'Hippogryphe, pour raconter les aventures de Renaud en Ecosse, où la tempête l'a jeté, ou plutôt l'aventure intéressante de la belle Genèvre, que Renaud venge d'une calomnie et sauve de la mort [633]. Le poëte revient ensuite à Roger, le retrouve en l'air sur son Hippogryphe, le ramène enfin vers la terre, et le conduit dans l'île enchantée d'Alcine [634].

[Note 631: ] [ (retour) ] Orlando fur., c. IV; st. 14.

[Note 632: ] [ (retour) ] Ibid., st. 46.

[Note 633: ] [ (retour) ] C. IV, st. 51, jusqu'à la fin, tout le chant V, et les seize premières stances du chant VI.