[Note 634: ] [ (retour) ] C. VI, st. 19.
Cette fiction est liée à celle de l'île de Falerine et de Morgane dans l'Orlando innamorato [635]. La fée Alcine est sœur de la méchante fée Morgane, et ne vaut pas mieux qu'elle. Elle retient pour son plaisir, dans les délices et dans la mollesse, les chevaliers qui tombent entre ses mains. Elle s'en dégoûte bientôt; et pour qu'ils n'aillent pas lui faire une mauvaise réputation par le monde, elle les change, selon son caprice, en arbres, en fontaines, en animaux ou en rochers. Le vieil Atlant, à qui Roger avait échappé, a imaginé ce nouveau moyen de l'écarter des dangers de la guerre. Il a eu l'art de le faire arriver dans cette île, et celui de fixer l'inconstante Alcine. Elle lui restera fidèle, et sent que désormais elle ne peut plus changer. Mais ce plan ne s'arrange point avec ceux de la bonne Mélisse, qui ne perd pas un instant de vue Roger et Bradamante. Elle instruit la fille d'Aymon du piége où est tombé son amant, et promet de l'en retirer. Elle ne demande pour cela que l'anneau d'Angélique, que Bradamante avait gardé. Avec ce talisman infaillible, déguisée sous la forme du vieil Atlant, elle va chercher Roger dans son île, le fait rougir de l'état où elle le trouve, et pour dissiper les fausses apparences qui l'ont séduit, elle lui met au doigt l'anneau magique. Roger revoit Alcine; il la revoit telle qu'elle est, c'est-à-dire qu'au lieu d'une jeune reine, belle et charmante, il reconnaît qu'il n'a eu affaire qu'à une vieille fée, chauve, édentée et ridée. Il la fuit avec horreur [636].
[Note 635: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 321 et 324.
[Note 636: ] [ (retour) ] Le reste du chant VI, le chant VII tout entier, et les vingt-une premières stances du chant VIII.
L'Arioste revient alors sur ses pas jusqu'à l'endroit où il a laissé Angélique seule dans un bois avec un vieil ermite, qui a sur elle des desseins peu conformes à son état et à son âge. Elle est exposée avec lui à une aventure qui n'est ni la plus agréable, ni la plus décente du poëme [637]; surprise ensuite au bord de la mer par des corsaires et emmenée dans l'île d'Ebude, près de l'Irlande, pour être dévorée par un monstre marin [638]. Le roi de cette île avait encouru la colère de Protée. Pour l'apaiser, il fallait exposer tous les jours au pied d'un rocher une jeune fille que le monstre venait dévorer. Angélique y est conduite et attachée. Elle n'attend plus que la mort. Là, le poëte l'abandonne, pour parler enfin de Roland [639], qui n'a point encore figuré dans l'action du poëme.
[Note 637: ] [ (retour) ] C. VIII, st. 30, 48 et 49.
[Note 638: ] [ (retour) ] St. 51.
[Note 639: ] [ (retour) ] St. 68.
Il annonce dès le début le caractère passionné qu'il a voulu donner à ce héros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers poëtes romanesques: c'est celui que le Bojardo a mis à sa place. C'est un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie à son amour la sûreté de son empereur, le salut même de sa patrie, en un mot, si préoccupé de sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte préoccupation devenir une véritable folie.
Paris est assiégé et réduit à de telles extrémités qu'une pluie miraculeuse a pu seule éteindre l'incendie que l'ennemi y avait allumé. Roland pendant la nuit est livré aux agitations et à l'insomnie. Ce n'est point du siége ni de l'incendie qu'il s'occupe, c'est d'Angélique. Il ne peut digérer l'affront que lui a fait Charlemagne en lui ôtant des mains celle qu'il avait conduite en France à travers tant de dangers. Elle s'est échappée; à quoi sa beauté, sa jeunesse ne l'exposent-elles pas? C'en est fait, il veut la suivre. Il ira pour la trouver jusqu'aux extrémités de la terre. Il se lève, prend des armes couvertes d'un vêtement noir, et quitte, pour n'être pas connu, ses enseignes ordinaires, où l'on voyait ce cartel, emblême de l'habit de deux couleurs dont il avait été vêtu dans son enfance [640]. Il part seul, sans prendre congé, sans dire adieu; il traverse le camp ennemi, et va cherchant dans toutes les provinces de France, la belle reine du Catay. Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il continue cette recherche. Enfin, il apprend en Normandie l'horrible usage de l'île d'Ebude. Une idée confuse que son Angélique peut y être exposée à une mort affreuse, le détermine à aller combattre le monstre et délivrer ce peuple malheureux. Il monte sur une barque, côtoyé quelque temps la Bretagne et veut cingler vers l'île d'Ebude. Une tempête le jette en Zélande, où il est arrêté par l'aventure épisodique du barbare Cimosque, de Biréne et de la belle et tendre Olimpie [641].