[Note 640: ] [ (retour) ] St. 90. Voyez ci-dessus, p. 172.

[Note 641: ] [ (retour) ] C. IX.

Cependant Roger avait vaincu tous les obstacles qu'Alcine avait voulu mettre à sa fuite: ferme dans son dessein, il était parvenu dans l'autre partie de l'île, où étaient les états de la fée Logistille, sœur d'Alcine et de Morgane, mais aussi bienfaisante et aussi sage qu'elles étaient méchantes, folles et perfides [642]. C'est l'emblême allégorique de la Raison et de la Vertu, comme les deux autres le sont des passions vicieuses et insensées. Roger, instruit par les leçons de Logistille, remonte sur l'Hippogryphe, qu'il a appris d'elle à gouverner comme on conduit sur terre un coursier docile. Il portait suspendu à l'arçon le bouclier magique d'Atlant, et à son doigt l'anneau enchanté que lui avait envoyé Bradamante. Il s'élève dans les airs et dirige son vol vers la France. En passant sur l'île d'Ebude, il apperçoit Angélique attachée nue sur un rocher, et déjà le monstre marin qui s'avance pour dévorer sa proie [643]. Après lui avoir porté des coups que la dureté des écailles du monstre rend inutiles, il se rappelle son bouclier et son anneau. Le bouclier, qui éblouit et endort tous ceux qui le regardent, suffira pour vaincre le monstre; mais de peur qu'Angélique n'éprouve le même éblouissement, il descend d'abord auprès d'elle et lui passe au doigt l'anneau qui rompt tous les enchantements. A l'aspect du bouclier, le monstre s'assoupit; Roger, sans perdre de temps à le tuer, délie Angélique, et la fait monter derrière lui sur l'Hippogryphe, qui s'élève de nouveau dans les airs. On se rappelle dans quel état est Angélique. La beauté de toute sa personne et la jeunesse de son libérateur ont leur effet ordinaire. Il se détourne cent fois vers elle; les caresses qu'il se permet ne font qu'irriter ses désirs. Il change son plan de voyage, cherche des yeux le premier rivage où il voie des bois et des paysages agréables, et s'abat sur les côtes de Bretagne, dans un endroit délicieux. Son premier soin, dès qu'ils sont tous deux à terre, est de se débarrasser de ses armes. Angélique voit son dessein, mais que faire? Heureusement en baissant les yeux, elle aperçoit à son doigt l'anneau que Roger y avait mis [644]. Elle le reconnaît; c'était le sien; c'était cet anneau précieux que Brunel lui avait dérobé jadis, et qui lui était rendu par ce cercle étonnant d'aventures. La vertu de cet anneau ne se bornait pas à détruire les enchantements; il en produisait un lui-même; en le mettant dans sa bouche on devenait invisible. Angélique le met sur-le-champ dans la sienne, et au moment où Roger se croit près de tout obtenir, il ne touche et ne voit plus rien. Pour comble de malheur, l'Hippogryphe qu'il avait attaché à un arbre, rompt sa bride, s'envole et disparaît. Le pauvre Roger tout honteux reprend ses armes, et s'enfonce tristement dans la forêt [645].

[Note 642: ] [ (retour) ] C. X.

[Note 643: ] [ (retour) ] St. 91.

[Note 644: ] [ (retour) ] C. XI, st. 3.

[Note 645: ] [ (retour) ] St. 15.

Pendant ce temps-là, Roland avait terminé son expédition de Zélande, tué le cruel Cimosque, et réuni Birène à l'amoureuse Olimpie [646]. Il se rembarque pour l'île d'Ebude; les vents tantôt trop lents et tantôt contraires l'en écartent long-temps. Il arrive enfin dans le moment où le monstre des mers allait s'élancer sur une nouvelle victime. Roland se sert pour le vaincre d'un moyen très-extraordinaire [647]. Il le tue enfin et s'empresse de délivrer la jeune beauté qui était attachée nue sur le rocher, comme l'avait été Angélique. Il se trouve que c'est cette même Olimpie qu'il avait réunie à Birène, que ce perfide avait enlevée, puis abandonnée sur le rivage; que les corsaires d'Ebude y avaient prise, et qui, pour récompense de l'amour le plus généreux et le plus tendre, était exposée à ce sort affreux [648]. Dans cette imitation justement célèbre de l'Ariane abandonnée de Catulle, ou plutôt de celle d'Ovide, le roi d'Irlande joue le même rôle que Bacchus. Il faisait à l'instant même une descente dans cette île. Il ne peut voir Olimpie sans l'aimer, et Roland ne part d'Ebude qu'après avoir vu celle qu'il a sauvée deux fois, devenue reine d'Irlande et vengée de son infidèle par l'amour et par l'hymen d'un roi [649].

[Note 646: ] [ (retour) ] St. 21.

[Note 647: ] [ (retour) ] Il passe du vaisseau où il était sur une petite barque, avec une ancre attachée par un gros câble, se fait avaler par le monstre, avec son ancre, et même, si le poëte ne se trompe, avec son bateau:

E se l'immerse

Con quella anchara in gola, e s'io no fallo

Col batello ancor.

(C. XI, st. 37.)

Il enfonce les deux pointes de l'ancre dans le palais et dans la langue du monstre, et lui tient ainsi de force la gueule ouverte; il en sort à la nage, tenant toujours le câble de l'ancre, et tire facilement l'énorme animal sur le sable, où il expire.