Roger et Bradamante sont séparés par les suites de ce combat. Après de longs détours, Bradamante revient à l'endroit où avait été le château d'Atlant et où il n'était plus. Astolphe y était encore. Il s'était emparé de l'Hippogryphe, et ne savait que faire de son propre cheval. En acquérant l'autre monture, il a repris son goût pour les voyages. Il avait appris de Logistille, en même temps que Roger, à dompter et à conduire ce coursier ailé. Dans cette manière de voyager, ses armes ne seraient qu'une charge incommode; il garde seulement son cor, qui suffira pour le tirer de tous les dangers. Il prie Bradamante de faire conduire à Montauban son cheval Rabican, sa lance d'or et son armure, et de les y garder jusqu'à son retour. Ainsi vêtu à la légère, il lui fait ses adieux, monte sur l'Hippogryphe, s'élève dans les airs et disparaît [684].

[Note 684: ] [ (retour) ] C. XXIII, st. 16.

Bradamante reprend sa route, faisant conduire devant elle le cheval d'Astolphe et ses armes. Elle s'égare de nouveau, et au lieu d'arriver à Vallombreuse, elle arrive à Montauban [685]. Malgré le tendre accueil qu'elle y reçoit de sa famille, le souvenir de Roger et leur rendez-vous manqué la tourmentent. Elle charge enfin une de ses femmes d'aller à sa recherche, d'instruire Roger du lieu où elle est et des obstacles qui l'arrêtent, de le prier, au nom de leur amour, d'aller se faire baptiser à Vallombreuse, et de venir ensuite la demander à ses parents.

[Note 685: ] [ (retour) ] St. 24.

Roger, dans ce moment là même, rendait un grand service à Bradamante et à sa famille; il sauvait de la mort son jeune frère Richardet. On doit se rappeler ici que ce qui nous reste du Roland amoureux du Bojardo, finit par le joli épisode de Fleur-d'Epine, fille du roi sarrazin Marsile, qui croyant voir dans Bradamante un jeune chevalier, s'était prise d'une vive passion pour elle [686]. L'Arioste a voulu terminer cette galanterie. Richardet, frère jumeau de Bradamante, lui ressemblait à s'y tromper. Profitant de cette ressemblance, il s'est introduit auprès de Fleur-d'Epine, dans le palais du roi son père, lui a fait croire ce qu'il a voulu, et a poussé l'espiéglerie jusqu'où elle pouvait aller [687]. Traité publiquement comme la compagne de Fleur-d'Epine, il ne la quitte ni le jour ni la nuit.

[Note 686: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 335.

[Note 687: ] [ (retour) ] C. XXV, st. 26 et 70.

On sent que l'Arioste, peu gêné par les mœurs de son temps, par le genre de son poëme, par le génie de sa langue, et tout aussi peu par son propre génie, a dû prendre bien des libertés dans un pareil sujet. Nous qui, suivant l'expression d'un ancien poëte, cultivons des Muses plus sévères [688], disons seulement que quelque envieux s'aperçut enfin de la chose, que Marsile en fut instruit, qu'il fit prendre au lit Richardet, et le condamna au dernier supplice, que le jeune et beau chevalier allait être brûlé vif, lorsque Roger arrive fort à propos pour être son libérateur [689]. Il fond avec l'impétuosité de la foudre sur la canaille qui entoure le bûcher, sur les satellites, sur les bourreaux, frappe, blesse, tue tout ce qui ne s'enfuit pas. Richardet, détaché du poteau fatal, le seconde avec les premières armes qui lui tombent sous la main. Ils sortent ensemble de cette ville maudite; et c'est alors que Richardet raconte à Roger le tour de page qui a été sur le point de finir si mal.

[Note 688: ] [ (retour) ] Qui Musas colimus severiores.

[Note 689: ] [ (retour) ] Ub. sup., st. 10.