La nuit suivante, Roger, au lieu de dormir, est agité par ses pensées. La promesse qu'il a faite à Bradamante de se faire chétien, est-ce le moment de la remplir? Un courrier lui avait annoncé la position où se trouve Agramant, son seigneur et son roi. Ce serait une lâcheté que de l'abandonner quand la fortune l'abandonne, et lorsqu'il est attaqué dans son camp par toutes les forces de Charlemagne. Il suivra, quoi qu'il lui en coûte, la loi de l'honneur et du devoir. Il écrit à Bradamante, l'instruit de sa résolution, et lui jure de nouveau que dès qu'il aura délivré Agramant, il tiendra toutes ses promesses [690].
[Note 690: ] [ (retour) ] St. 86.
Le lendemain il sauve encore d'un grand péril Vivien et Maugis, cousins de Bradamante. En marchant à leur délivrance avec leur frère Andigier et Richardet, ils rencontrent la guerrière Marfise qui se réunit avec eux. Elle a déjà paru plusieurs fois dans le poëme. Déjà plusieurs exploits l'ont fait voir en Orient et en Europe telle qu'elle est annoncée dans le roman du Bojardo; mais ce n'est qu'ici qu'elle se lie à l'action principale. Elle contribue puissamment à délivrer Vivien et Maugis d'une troupe de Mayençais, car c'est toujours de cette race perfide qu'il faut sauver ou venger les héros de la maison de Montauban. Les trois chevaliers et Marfise tuent ou mettent en fuite tous les traîtres. Vivien et Maugis sont libres et se joignent à leurs libérateurs [691]. Ils font ensuite, soit ensemble, soit séparément, plusieurs exploits. Ils se quittent enfin pour aller où le devoir les appelle; Roger et Marfise au secours de leur roi Agramant qui rassemble toutes ses forces pour résister à Charlemagne, les autres auprès de cet empereur qui se prépare à l'attaquer avec toutes les siennes.
[Note 691: ] [ (retour) ] C. XXVI, st. 26.
En même temps que Roger et Marfise arrivent au camp d'Agramant, l'Esprit infernal, qui veut causer au roi Charles de nouveaux malheurs, y rassemble aussi Rodomont, Sacripant, Mandricard et Gradasse, qui en étaient éloignés depuis long-temps [692]. Les Sarrazins, d'assiégés qu'ils étaient, redeviennent assiégeants. Ils font un grand carnage des chrétiens. Charlemagne rentre en désordre dans Paris. Ce qui lui restait de paladins sont faits prisonniers, excepté Oger et Olivier qui sont blessés, et Brandimart qui lui seul ne l'est pas. Les cris et les plaintes des femmes et des enfants qui se voient exposés dans Paris à de nouveaux désastres, parviennent à l'archange Michel [693]. Il s'aperçoit que ses ordres n'ont été qu'à moitié suivis, et que la Discorde n'a pas fait son devoir [694]. Il revole au saint monastère où il l'avait déjà trouvée. Il l'y retrouve siégeant dans un chapitre de moines pour l'élection des grands officiers de l'ordre. Elle s'amusait à voir ces révérends pères se jeter leurs bréviaires à la tête. L'ange la prend par les cheveux, lui donne des coups de pied, des coups de poing, lui rompt un manche de croix sur la tête, sur le dos et sur les bras; et de cette manière qui n'était admissible que dans l'épopée romanesque, et qu'on aimerait encore mieux n'y pas voir, l'envoie au camp d'Agramant, en lui promettant pis encore si elle en sort avant d'avoir armé les uns contre les autres tous les rois et tous les chevaliers sarrazins.
[Note 692: ] [ (retour) ] C. XXVII, st. 7 et suiv.
[Note 693: ] [ (retour) ] St. 34 et suiv.
[Note 694: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 407.
Le monstre obéit: aussitôt toutes les têtes de ces guerriers s'enflamment [695]. Rodomont et Mandricard se disputent Doralice. Marfise, précédemment insultée par Mandricard, a commencé avec lui un combat qu'elle veut finir. Rodomont s'est emparé du cheval Frontin, qui appartenait à Roger; celui-ci veut qu'il le rende ou qu'il se batte. Tous demandent à la fois le combat. Le roi Agramant ne sait auquel entendre. Il les fait tirer au sort, à qui rompra la première lance. La lice est ouverte entre le camp et Paris; tous les rois et toutes les reines sont assis; les juges du camp sont placés. On attend avec impatience le signal du combat. Rodomont et Mandricard sont les deux premiers champions désignés par le sort. Conduits chacun dans une tente, aux deux extrémités du champ clos, leurs amis les aident à revêtir leurs armes; mais ces armes sont tout à coup dans les deux tentes le sujet de nouvelles querelles. L'un reconnaît une épée, l'autre un cheval qui lui appartient. Tandis que le roi Agramant, descendu de son trône, tâche d'accorder dans l'une des tentes Gradasse, Mandricard et Roger, Rodomont et Sacripant sont aux mains dans l'autre tente, et il faut qu'il coure les séparer. On vient aux éclaircissements. Le cheval que ces deux guerriers se disputent, est celui que Brunel avait jadis volé à Sacripant, le même jour où il déroba l'anneau d'Angélique et l'épée de Marfise. Marfise, qui se trouve là, apprend pour la première fois, que c'est Brunel qui lui a volé son épée, et que c'était pour ces beaux faits, qui méritaient la corde, qu'Agramant en avait fait un roi [696]. Ce misérable était assis sur l'estrade, parmi les rois; Marfise le voit, court à lui, le saisit d'un bras robuste, l'enlève et le porte devant Agramant. Elle déclare au roi d'Afrique, qu'elle veut faire justice de ce voleur, et désigne l'endroit où elle va se rendre pour cette exécution. Elle attendra trois jours que quelqu'un vienne le défendre; passé ce terme, c'est un parti pris, elle le pendra. Cela dit, elle monte à cheval, place le pauvre Brunel en travers devant elle, et malgré ses contorsions et ses cris, l'emporte hors de la carrière. Agramant trouve cela trop fort; il se met en colère et veut suivre Marfise, pour lui arracher Brunel et venger le respect dû à sa couronne. Le sage Sobrin s'y oppose, mais il a bien de la peine à le retenir. La Discorde triomphe. Elle jette un horrible cri de joie qui retentit sur les bords de la Seine, du Rhône, de la Garonne et du Rhin.
[Note 695: ] [ (retour) ] St. 40 et suiv.