[Note 696: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 327.
Voilà encore un tableau des plus originaux, des plus animés, des plus fortement conçus et des mieux peints qui soient dans aucun poëme [697]. Bien des gens le placent dans celui-ci au premier rang avec ceux de l'assaut de Paris et de la folie de Roland; et il serait difficile d'en trouver dans d'autres poëmes modernes que l'on pût mettre à côté de ces trois-là.
[Note 697: ] [ (retour) ] Il remplit une grande partie du c. XXVII.
Agramant ne pouvant apaiser Rodomont et Mandricard, propose de s'en rapporter à Doralice du choix qu'elle voudra faire entre eux. Ils y consentent. Rodomont l'avait eue long-temps pour maîtresse; Mandricard la lui avait enlevée; mais il croit bien que c'est par force, et qu'elle ne va pas manquer de revenir à lui. L'armée entière, témoin de tout ce que Rodomont a fait pour se l'attacher, le croit de même. Doralice interrogée, baisse modestement les yeux, et se décide pour Mandricard. Rodomont, furieux, veut en appeler à son épée; mais obligé de céder, par les lois de la chevalerie, il sort du camp, jurant de ne jamais pardonner cet outrage, maudissant les femmes [698], les combats, les lois, Mandricard, Agramant et surtout Doralice.
[Note 698: ] [ (retour) ] C. XXVII, st. 117.
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arrive à une hôtellerie, dont l'hôte jovial et bon homme raconte devant lui l'histoire graveleuse de Joconde [699], que l'Arioste conseille si plaisamment aux dames et à ceux qui les aiment de ne pas lire, parce qu'elle contient des exemples de la fragilité des femmes trop honteux et trop injurieux pour elles, mais qu'il a si agréablement narrée, qu'il en est peu qui suivent rigoureusement ce conseil. On sait que notre La Fontaine a tiré de cet épisode un de ses plus jolis contes, et que le sévère Boileau, dans sa jeunesse, lorsqu'il n'était pas encore le législateur de notre Parnasse, écrivit pour défendre le Joconde [700] de La Fontaine, contre celui de M. de Bouillon, que de sots juges ne manquaient pas de lui préférer, et aussi profondément ignoré aujourd'hui qu'ils le sont eux-mêmes. Boileau, non content de prouver que La Fontaine vaut mieux que Bouillon, veut aussi qu'il vaille mieux que l'Arioste. Cette question n'est pas de nature à pouvoir être discutée ici. Je dirai seulement, avec tout le respect dont je fais profession pour Boileau, qu'il paraît n'avoir pas assez connu la langue de l'Arioste ni le genre dans lequel il a écrit, pour le juger sainement. Il parle du Roland comme d'un poëme héroïque et sérieux, dans lequel il le blâme d'avoir mêlé une fable et un conte de vieille. D'abord ce n'est point là un conte de vieille, au contraire. Ensuite ce genre de poëme n'est héroïque et sérieux que quand il plaît au poëte. Le roman épique admet tous les tons, et surtout ce ton de demi-plaisanterie que l'Arioste possède si bien, mais que l'on ne peut véritablement sentir que quand on connaît toutes les finesses et les délicatesses de la langue italienne. La preuve que Boileau ne poussait pas loin cette connaissance, c'est qu'il trouve le ton de l'Arioste sérieux, même dans cette nouvelle de Joconde [701].
[Note 699: ] [ (retour) ] C. XXVIII.
[Note 700: ] [ (retour) ] Et non pas la Joconde, comme on le dit ordinairement, et comme le dit Boileau lui-même.
[Note 701: ] [ (retour) ] Boileau reproche aussi à l'Arioste d'avoir fait, dans un conte de cette espèce, jurer le roi sur l'Agnus Dei, et d'avoir fait une généalogie plaisante du reliquaire que Joconde reçut de sa femme en partant. Ce n'est plus ici la langue que le censeur ne connaît pas, ce sont les mœurs du pays et du siècle. En Italie, pourvu que l'on reconnût l'autorité du pape, on a toujours été très-coulant sur ces sortes d'objets.
Après l'avoir entendue, Rodomont, toujours rongé de fureur, de honte et de ressentiment, continue de marcher vers le Midi de la France, où il veut s'embarquer pour retourner dans son royaume d'Alger. L'état où il est approche de l'aliénation; peut s'en faut que, comme il ressemble à Roland par la valeur et par la force, il ne lui ressemble aussi par la folie. Il arrive auprès de Montpellier, dans un lieu retiré, mais agréable, où il trouve une petite chapelle que les désastres de la guerre avaient fait abandonner, mais voisine d'un village habité, tout auprès d'une rivière [702]. Il s'arrête dans cette solitude. C'est là que l'Arioste a placé un intéressant épisode qui forme un contraste admirable avec le précédent. En mettant l'acte de vertu et de fidélité le plus sublime immédiatement après des friponneries d'amour, il a prouvé combien il était loin de penser mal des femmes, et d'imputer au sexe en général les torts particuliers que quelques individus peuvent avoir.