Il tire cependant parti de la fin de ce récit pour la suite de son action. Il en résulte non-seulement que depuis Constantin les aïeux de Roger et de Marfise ont été chrétiens, mais que leur père et leur mère ont péri par les embûches et les cruautés du père, de l'aïeul et de l'oncle d'Agramant [721]. Marfise veut se rendre sur-le-champ à l'armée du roi Charles, recevoir le baptême et ne plus combattre que pour la foi de ses aïeux. Roger voudrait en faire autant; mais avant tout Agramant a reçu son serment de fidélité. C'est ce roi qui l'a armé chevalier; il l'a comblé d'honneurs et de bienfaits; il est tombé dans le malheur; ce n'est pas là le moment de le quiter. Il restera donc auprès de lui jusqu'à ce que le cours des événements l'ait dégagé de sa parole et lui permette d'obéir au penchant de son cœur. Bradamante et Marfise n'ont rien à répondre: elles connaissent trop les lois de l'honneur. Après une aventure épisodique qui les arrête peu de temps [722], Roger les quitte et revient à Arles, tandis qu'elles se rendent au camp de Charlemagne qui marche à l'ennemi pour achever sa défaite et en purger enfin la France.

[Note 721: ] [(retour) ] C. XXXVI, st. 76.

[Note 722: ] [(retour) ] Celle de Marganor et des trois femmes à qui ce brigand avait coupé les jupes. C. 37, st. 26 et suiv.

Un de ses paladins, éloigné depuis long-temps de son armée, le servait alors dans des pays lointains plus utilement que s'il ne l'eût pas quitté. Astolphe, que nous avons laissé s'élevant en l'air sur l'Hippogryphe, lorsqu'il se fût séparé de Bradamante après la destruction du château magique d'Atlant [723], voyagea quelque temps sans but et seulement pour son plaisir. Il parcourut la France et l'Espagne, passa en Afrique et remonta jusqu'en Éthiopie. Là régnait le puissant roi Senape, le plus riche de tous les rois. Astolphe descend dans son empire et va le visiter à sa cour. Senape était aveugle par une punition divine, et de plus affamé par les Harpies. On a reproché à l'Arioste cette imitation de Virgile et d'Ovide: quoi qu'il en soit de ce reproche, après qu'Astolphe a mis en fuite les Harpies par les sons redoublés de son terrible cor, qu'il les a poursuivies dans l'air et forcées de se précipiter dans une caverne, au pied d'une montagne où est l'entrée des enfers; après qu'il a bouché cette caverne avec de grosses pierres, pour que les Harpies n'en sortent plus, il s'élève sur l'Hippogryphe jusqu'au sommet de la montagne [724].

[Note 723: ] [ (retour) ] C. XXXIII, st. 96 et suiv.

[Note 724: ] [ (retour) ] C. XXXIV, st. 48.

Il y trouve une plaine charmante et des jardins enchantés: c'est le paradis terrestre. Un vieillard vénérable et très-poli lui fait le plus gracieux accueil, et ce vieillard est l'évangéliste S. Jean. L'auteur conclut d'un passage de l'Évangile que cet apôtre ne devait pas mourir, et il le place avec Énoch et Élie dans ce beau séjour, où ils attendent la seconde venue du Messie [725]. Quoique l'Arioste ne passe pas pour un docteur très-grave en ces matières et qu'il soit un peu singulier de voir saint Jean figurer dans un poëme après Joconde, les bulles données par deux papes en faveur du Roland furieux nous autorisent à croire que tout cela est parfaitement orthodoxe.

[Note 725: ] [ (retour) ] Ibid., st. 59.

Astolphe ignorait encore que son cousin Roland était devenu fou; l'apôtre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoyé cette infirmité pour le punir d'avoir trop aimé une païenne, ennemie de la foi dont il était le défenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour expier son erreur; Dieu lui-même a fixé ce terme, et c'est sa volonté toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il lui reste un autre voyage à faire. Ce n'est point dans la paradis terrestre que se trouve le remède à ce mal, c'est dans la Lune. Le char d'Élie est là tout prêt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y montent; et sans trop s'arrêter à considérer les merveilles du monde lunaire, il vont droit à une vallée où se trouve rassemblé avec ordre tout ce qui se perd confusément dans celui-ci, non-seulement les sceptres, les richesses et les autres vanités que donne et qu'enlève la Fortune, mais celles mêmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les réputations fragiles, les vœux et les prières adressés à Dieu par nous autres pécheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains désirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il serait trop long d'en achever ici l'énumération piquante et variée. Elle finit par ce joli trait:

Là, tout se trouve enfin, excepté la folie,