Qui nous reste ici-bas, pour n'en sortir jamais [726].

[Note 726: ] [ (retour) ]

Sol la puzzia non v'è, poca nè assai,

Chè sta quaggiù, nè se ne parte mai.

(Ibid., st. 81.)

Le paladin et l'apôtre arrivent au magasin du bon sens. Il y en a une masse aussi haute qu'une montagne. Ce sont des fioles bien fermées, remplies d'une liqueur subtile et qui s'évapore facilement. Les unes sont plus grosses, les autres moins, selon le volume du bon sens qu'elles renferment. Celle du comte d'Anglante est la plus forte de toutes. On lit dessus en grosses lettres: Bon sens du paladin Roland. Astolphe la met à part pour l'emporter avec lui. Toutes les autres ont aussi leurs étiquettes. Astolphe y trouve les fioles de beaucoup de gens qu'il avait crus fort sages, et surtout qui se croyaient tels. L'Arioste n'oublie ni les astrologues, ni les sophistes, ni les poëtes; mais ce qu'Astolphe attendait le moins, c'est qu'il y trouve aussi une partie de son bon sens. L'auteur de l'obscure Apocalypse [727] (ce sont les propres mots du texte), lui permet de prendre sa fiole; il l'ouvre, respire avidement tout ce qu'elle contient; et depuis ce temps, à peu de chose près, ce fut, de l'aveu de Turpin, un homme parfaitement sage.

[Note 727: ] [ (retour) ] Lo scrittor dell'oscura Apocalisse. (St. 86.)

Avant de quitter le globe de la lune, l'apôtre le conduit à un palais situé sur le bord d'un fleuve. C'est le palais des Parques; elles y filent les destinées des mortels. Les quenouilles sont de soie, de lin, de coton ou de laine de diverses couleurs, les unes obscures et les autres éclatantes. Sur chacune est inscrit le nom de celui à qui elle doit appartenir. La quenouille la plus belle, de la plus fine soie et de la couleur la plus brillante, porte le nom d'Hippolyte d'Este, et ce n'est pas sans doute à ce trait délicat de flatterie que pensait le cardinal quand il se servit de l'expression inconvenante que je n'ai osé redire après lui [728]. Un vieillard agile, qui ne se repose jamais, enlève toutes ces inscriptions. Dirigeant son vol le long du cours du fleuve, il les y laisse tomber sans cesse, et en va prendre de nouvelles qu'il y fait pleuvoir encore [729]. La plus grande partie est submergée, et sur cent mille qui vont au fond, à peine y en a-t-il une qui surnage.

[Note 728: ] [ (retour) ] Ci-dessus, p. 357.

[Note 729: ] [ (retour) ] C. XXXV, st. 12.

Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et discordants, guettent le moment où le vieillard jette et disperse ces noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne peuvent les porter loin. Les écriteaux retombent dans le fleuve et ne s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on aperçoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent où ils veulent les noms qu'ils ont choisis. En dépit du malin vieillard qui veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns. Ils les portent vers un temple qui s'élève sur une colline à quelque distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils apportent, et revient les afficher dans le temple, où ils restent pour toujours consacrés à la Déesse.

Saint-Jean explique à Astolphe toute cette ingénieuse allégorie. «Ce fleuve est le fleuve d'Oubli; ce vieillard est le Temps qui y précipite les noms des hommes; ces oiseaux sont les courtisans, les flatteurs, les délateurs et les bouffons qui vivent dans les cours, et y sont beaucoup mieux accueillis que l'homme de talent et l'honnête homme [730]; ces deux cygnes sont les poëtes qui peuvent seuls sauver de l'oubli les noms des hommes, et les rendre immortels.» Là-dessus le bon évangéliste se met à faire l'éloge des poëtes, et de leur influence sur la gloire et sur la renommée. Il parle avec action, il s'enflamme, et pour excuser la chaleur qu'il met dans son discours, il ajoute:

J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi,