Sa femme et sa sœur le cherchent inutilement en France et en Italie. Bradamante était enceinte et près de son terme; forcée de s'arrêter entre l'Adige et la Brenta, dans un lieu qui devient le berceau de la maison d'Este, elle y met au monde un fils dont les princes de cette maison doivent descendre. Après avoir confié son enfant aux bons habitants de ce lieu, elle rentre en France avec Marfise cherchant toujours son cher Roger. Arrivée jusqu'à Montauban sans en avoir eu de nouvelles, Roger lui apparaît en songe, lui révèle le crime des Mayençais, et l'endroit même où son corps est enterré, à la porte du château. Bradamante et Marfise y vont, creusent la terre et trouvent les restes inanimés de Roger. Elles les envoient à Paris dans une caisse construite au village voisin, et quand elles ont rempli ce devoir pieux, elles entrent dans le château, le fer et le feu à la main, tuent tout ce qu'elles rencontrent de Mayençais, le perfide Ganelon le premier, Cino, Ginami, Laran, Emeril, enfin toute la race; mettent le feu au château de Ponthieu, à celui de Hanterive, et détruisent de fond en comble tout ce qui avait appartenu à ces perfides.

Angélique, depuis sa délivrance, allait partout cherchant Médor. Elle le retrouve enfin, et se garde bien de lui dire la conduite qu'elle a tenue, malgré elle à la vérité, dans le château d'Alcine. Malgré elle tant qu'on voudra; le bon Médor ne s'en trouve pas moins dans une position ridicule; et ni son Angélique, ni lui ne sauraient plus inspirer d'intérêt. Ils sont près de la mer; ils cherchent un vaisseau, y montent, s'arrangent avec le patron, et cinglent vers le Cathay. Le poëte, qui ne veut pas qu'Angélique ait rien de caché pour nous, nous apprend ici son âge. Elle avait alors quarante ans, et paraissait plus belle que jamais [857]. De retour dans ses états, après une nouvelle suite d'aventures, elle trouve enfin l'occasion de se venger d'Alcine. L'Hippogryphe lui sert pour cette dernière expédition. A l'aide de cette monture et de son anneau qu'elle a recouvré, elle arrive au nouveau séjour d'Alcine, détruit tous ses enchantements, la fait elle-même prisonnière, et lui pardonne avec tant de générosité qu'elle ôte à cette méchante fée jusqu'à la volonté de lui nuire. La guerre des chrétiens contre les Sarrazins est terminée. Charlemagne reste paisible possesseur de ses états et de ses conquêtes, et le poëme finit au trente-septième chant.

[Note 857: ] [ (retour) ]

Era ella giunta al quadragesimo anno,

Ed era quasi alhor più che mai bella.

(C XXIV, st. 27.)

On sent facilement le vice radical de ce poëme, écrit d'ailleurs d'un style froid, lourd, et totalement dépourvu d'enjouement et de grâces. L'auteur a beau y semer les épisodes, les descriptions, les comparaisons, les combats; il a beau, à l'imitation de l'Arioste, commencer tous ses chants par des maximes sur la valeur des chevaliers, sur les vices et les vertus, sur la jalousie, sur l'amour; il a beau remettre en scène presque tous les personnages du Roland furieux, employer les mêmes machines, faire jouer les mêmes ressorts; les enchantements ont beau y être encore, les illusions n'y sont plus.

Depuis que le signal fut donné de chanter les hauts faits de Charlemagne, de Roland et des autres paladins, un nombre presque infini de poëtes, attirés par cette facilité que semblait offrir l'épopée romanesque, se jetèrent sur ce sujet fertile, et le traitèrent selon les caprices de leur imagination et la mesure de leur talent. Les uns, même après la publication du Roland furieux, continuèrent de traiter ces sujets à leur fantaisie, comme s'ils avaient écrit un siècle auparavant, et comme s'il n'y avait eu dans le monde ni un Arioste, ni un Bojardo; les autres voulurent marcher sur les traces de l'Arioste et se proposèrent de l'imiter. Ils forment comme une école, où l'on reconnaît quelquefois, dans les élèves, la manière et les couleurs du maître, mais dont aucun n'a pu ni le suivre de près, ni à plus forte raison l'égaler.

Si l'on veut remonter jusqu'à la fin du quinzième siècle, et même avant le temps où parut le poëme du Bojardo, on en trouve un autre dont l'action est antérieure à celle au Roland amoureux. Le sujet de ce dernier est la guerre que le jeune roi Agramant fit à Charlemagne pour venger son père Trojan; les deux héros de cet autre roman, imprimé près de vingt ans avant le Roland amoureux, sont ce même Trojan et son frère Altobello [858]. Ces deux princes africains viennent en France attaquer Charlemagne; ils sont vaincus, et perdent tous les deux la vie. Les hauts faits de Roland, de Renaud et des autres paladins, remplissent les trente-cinq chants de ce poëme, dont il n'y a rien de plus à dire, sinon qu'il en produisit un autre quelques années après; que ce second poëme, qui fait suite au premier, a pour héros Persiano, fils d'Altobello [859]; que ce Persiano, au lieu de venger son père, éprouve le même sort dans sa guerre contre la France, et qu'il paraît n'en avoir pas eu un aussi heureux auprès des lecteurs, puisque le poëme où il figure n'a jamais eu que deux tristes éditions, tandis que celui d'Altobello, tout mauvais qu'il est, en a eu six ou sept assez soignées. Les auteurs de ces deux romans épiques sont inconnus; et ce qu'ils pouvaient faire de mieux pour leur honneur était en effet de garder l'anonyme.

[Note 858: ] [ (retour) ] Le poëme est intitulé: Altobello e Rè Trojano suo fratello, historia, nella quale se leze (si legge) li gran facti di Carlo Magno e di Orlando suo nipote, Venezia, 1476, in-fol., 1553, in-8º., et réimprimé plusieurs fois.

[Note 859: ] [ (retour) ] Persiano figliuolo d'Altobello, Venezia, 1493, 1506, in-4º.

On ignore aussi l'auteur d'un poëme en soixante-quatorze chants, dont Charlemagne lui-même est le héros. C'est du moins à son sujet, et pour une fantaisie d'amour qui lui prend dans sa vieillesse, que sont entreprises toutes les guerres qui font la matière de ce très-ennuyeux roman. Lorsqu'on en lit le titre: Innamoramento di Re Carlo [860], on s'attend à voir les aventures fabuleuses de la jeunesse de Charles, et ses amours avec Galerane, fille du roi sarrazin, chez lequel il s'était réfugié; mais ce n'est point du tout cela. C'est le vieil empereur Charlemagne à qui Lottier son bouffon de cour fait un si beau portrait de Bélisandre, fille du roi païen Trafumier que l'empereur en devient amoureux fou; il veut l'avoir absolument, et conjure le brave Renaud de lui rendre ce petit service. Renaud prend pour second son cousin Roland. Ils passent en Espagne, où ils s'embarquent pour Brimeste, capitale des états de Trafumier, située sur la côte d'Afrique, dans l'atlas particulier que se sont fait les poëtes romanciers. Les deux paladins se déguisent en marchands. Ils ont l'adresse d'attirer sur leur vaisseau ce pauvre Trafumier et sa fille qui les ont très-bien reçus. Renaud tue le roi, enlève la fille, revient en France, et l'emmène avec lui à Montauban. Il ne la remet entre les mains de Charles que quand l'empereur lui a fait payer comptant dix bonnes sommes ou charges d'argent qu'il lui avait promises; car ce n'est jamais pour rien qu'on fait ce joli métier.

[Note 860: ] [ (retour) ] Après ce titre on lit: Incomincia et primo libro de re Carlo Magno, e de li suoi paladini Orlando e Rinaldo, Venezia, canti LXXII, 1514, 1523, in-4º., etc.