Telle est la cause peu édifiante et tout aussi peu noble de la guerre que Fondano, frère de Trafumier et oncle de Bélisandre, déclare à la France pour venger son frère et ravoir sa nièce. Roland, Renaud, Olivier, y font, comme à leur ordinaire, de grandes prouesses, et Ganelon des trahisons viles et odieuses. Renaud se brouille avec l'empereur, et se révolte contre lui. Il devient roi de Russie; mais enfin il se réconcilie avec Charlemagne, délivre ses paladins, qui étaient presque tous prisonniers, chasse avec eux les Africains, laisse là ses Russes, et revient à Montauban.

Ce poëme, quoique imprimé seulement au seizième siècle, paraît être au moins du quinzième. C'est bien la même platitude, la même incorrection, les mêmes impropriétés, en un mot le même style que celui des romans de cette première époque; et l'auteur ne manque pas de commencer tous ses chants, comme on le faisait alors, par une prière à Dieu le père, à Dieu le fils, au S.-Esprit, á la Vierge, à S.-Pierre, à S.-Marc, à Ste.-Madeleine, à tous les Saints. Mais il y a dans le Beuve d'Antone et dans la Spagna une sorte d'intérêt qui n'est point dans celui-ci, où l'on ne voit que des guerres extravagantes, qui n'ont, dans l'origine, d'autre cause que la fantaisie libertine d'un vieux débauché d'empereur.

On n'imprima non plus qu'au seizième siècle un long poëme qui reprend les choses de plus haut, et qui dut être rimé vers la fin du siècle précédent, puisque c'était alors que florissait l'Altissimo son auteur [861]. Ce poëte, qui annonçait tant de prétentions par le nom qu'il s'était donné, et qui les soutenait si mal par son style, mit tout simplement en vers et en quatre-vingt-dix-huit chants les Reali di Francia [862]. Ce sont bien des rimes perdues; car lorsqu'on a la fantaisie de lire ce vieux roman, on préfère toujours le lire en prose.

[Note 861: ] [ (retour) ] J'ai parlé de lui comme poëte lyrique, ci-dessus, t. III, p. 546.

[Note 862: ] [ (retour) ] I Reali di Francia di Cristofano Altissimo, Venezia, 1534, in-8º.

L'Aspramonte [863] est un autre roman épique dont l'auteur est inconnu, et mériterait de ne pas l'être. Il montre parfois de l'esprit; son style est beaucoup meilleur, et quelques-uns des vingt-trois chants qui composent son poëme ne sont pas sans intérêt et sans agrément [864]. Le sujet est tout guerrier. Ce sont principalement les exploits que firent, dans Aspremont, Charlemagne, Milon d'Anglante, Aymon de Dordogne, Gautier de Montléon, Salomon de Bretagne, et les autres paladins français contre les Sarrazins d'Afrique, quand Garnier, roi de Carthage, Agolant, Almont, Trojan et plusieurs autres vinrent attaquer Rome et ensuite la France, à la tête d'une innombrable armée, pour venger la mort de Braïbant leur roi. L'action commence par leur débarquement en Sicile; ils passent en Calabre, pour ravager Rome, traversent l'Italie, viennent en France, et trouvent enfin dans Aspremont un terme à leurs victoires. La mort du roi Trojan, la défaite entière des Sarrazins et le mariage du jeune Roland avec Alde-la-Belle forment le dénoûment. Ce poëme parut environ un an après le Roland furieux. On n'y voit point de traces d'imitation; mais le style, quoique beaucoup inférieur, porte l'empreinte du même temps.

[Note 863: ] [ (retour) ] Libro chiamato Aspramonte, nel qual si contiene molte battaglie, massimamente dello advenimento d'Orlando, e de molti altri Reali di Francia, etc., Milano, 1516, Venezia, 1523, 1594, in-4°.

[Note 864: ] [ (retour) ] Le Quadrio, t. VI, p. 551.

Je n'en dirais pas autant du poëme intitulé Trébisonde [865], qui ne fut cependant publié que deux ans après. Il est tiré d'un roman espagnol dans lequel Renaud devient empereur de cette ancienne cité grecque. L'auteur s'est fait connaître; il se nomme Francesco Tromba da Gualdo di Nocera. J'ai tort de dire qu'il s'est fait connaître, car on n'a de lui que sa Trébisonde; et quoique ce poëme ait eu, comme la plupart de ces anciens romans, quatre ou cinq éditions, il est enseveli aujourd'hui avec son auteur dans une obscurité méritée. Le même poëte ne fut pas plus heureux vingt-quatre ans après, lorsqu'il fit sur le même héros un Rinaldo furioso [866], titre qu'il copia de l'Arioste sans pouvoir lui rien emprunter de son talent ni de son génie.

[Note 865: ] [ (retour) ] Trebisonda..... nella quale se contiene molte battaglie con la vita e morte di Rinaldo, etc., Venezia, 1518, in-4°., 1554, 1568, 1616, in-8°.