Florence lui fut redevable de ce bienfait, dont elle jouit encore aujourd'hui. Elle lui dut aussi la fixation de l'état incertain où elle flottait depuis long-temps, et la perte définitive de sa liberté. Ce n'est point ici le lieu de rappeler par quels degrés cette révolution fut amenée; l'exaltation de Léon X en fut la plus rapide; la république avait eu jusqu'alors pour contre-poids à l'autorité des Médicis celle des papes; elle se trouva sans défenseur, et ne fut plus gouvernée que sous les ordres du pontife et en son nom, d'abord par Julien de Médicis son plus jeune frère, ensuite par Laurent son neveu, fils de Pierre son malheureux frère aîné [79].

[Note 79: ] [ (retour) ] Julien, trop faible de caractère pour pouvoir gouverner en maître un peuple qui n'en voulait pas encore, vécut à Rome comblé d'honneurs, auxquels il parut mettre moins de prix qu'au titre de protecteur des lettres et des arts, héréditaire dans sa famille. Il épousa Philiberte de Savoie, obtint dans Lombardie des possessions immenses, reçut de François Ier. le titre de duc de Nemours; le pape son frère pensa même à le faire roi de Naples. Il mourut à trente-sept ans (en 1516), et rien ne reste des honneurs qu'il obtint que le mausolée en marbre qu'exécuta pour lui Michel-Ange, l'une des merveilles que l'on admire à Florence, et regardé comme l'une des plus belles productions d'un ciseau qui n'a produit que des chefs-d'œuvre. Laurent, dont le caractère ne ressemblait en rien à celui de son cousin, avide d'un titre de souveraineté que le gouvernement dont il se vit chargé ne lui donnait pas, ne fut satisfait que quand Léon X eut dépouillé violemment du duché d'Urbin la famille de la Rovère, et l'en eut revêtu. Il épousa, comme Julien, une princesse alliée de France (Marie de la Tour d'Auvergne, proche parente de la famille royale par sa mère); mais il mourut peu de temps après, et ce fut encore Michel-Ange qui fut chargé de consacrer sa mémoire. Il le fit d'une manière sublime; mais ce tombeau magnifique d'un jeune ambitieux, mort des suites de ses débauches, n'inspire pas le même intérêt que celui de Julien, sensible et modeste ami des lettres. En général, ces deux mausolées ont le défaut d'être beaucoup trop grandement conçus pour leur objet: ce sont des monuments publics à qui il manque des héros.

Quand Clément VII prit la tiare, avec la même ambition que Léon X, il ne restait plus, pour remplir ses vues, de la branche des Médicis descendue de Cosme et de Laurent-le-Magnifique, que deux rejetons, illégitimes comme lui. L'un était Hippolyte, fils naturel de Julien [80]; l'autre, nommé Alexandre, passait pour bâtard du jeune Laurent et d'une esclave africaine, mais était réellement né de cette esclave et de Clément VII lui-même, lorsqu'avant d'être le cardinal Jules, il n'était encore que chevalier de Saint-Jean de Jérusalem [81]. C'était sur lui que se rassemblaient toutes les complaisances du pape son père, quoiqu'il joignît à des qualités d'esprit médiocres l'insolence, la dissipation, la débauche, et qu'il portât, dans les traits de son visage et dans ses cheveux crépus, les preuves trop évidentes de son origine maternelle.

[Note 80: ] [ (retour) ] De ce Julien qui avait été duc de Nemours.

[Note 81: ] [ (retour) ] Scipione Ammirato, Istor. Fiorent., l. XXX, t. III, p. 355. B. Segni dit aussi que cette esclave, nommée Anna, avait eu un commerce avec d'autres qu'avec Julien.

Ce fut pourtant lui que Florence, qui conservait encore le titre de république, reçut pour chef des mains du pape. Clément crut faire assez pour le jeune Hippolyte, qui eût été un excellent militaire, en le créant cardinal. Hippolyte fut, ainsi que les autres cardinaux et les deux papes de sa famille, un très-mauvais et très-scandaleux prince de l'Église; mais il soutint, par sa magnificence et par son amour pour les lettres, l'éclat du nom de Médicis. Aucun souverain de l'Italie ne tenait une cour plus brillante. Trois cents personnes y étaient attachées à différents titres, et cette cour était le point de réunion des poëtes et des beaux-esprits [82]. Le jeune cardinal cultivait lui-même la poésie. On trouve de lui, dans différents recueils, des vers italiens qui ne sont inférieurs à ceux d'aucun des poëtes de son temps; et sa traduction en vers libres du second livre de l'Énéide s'est conservée, même après celle d'Annibal Caro. On conserve aussi une de ses réponses, peut-être plus digne d'être citée que ses vers. Clément VII avait payé plusieurs fois ses dettes; le voyant augmenter sans cesse ses profusions, auxquelles les revenus mêmes de l'Église pouvaient à peine suffire, il lui fit faire des remontrances par le majordome ou intendant de sa maison. Celui-ci l'engagea, au nom du pape à réformer une partie de ce luxe inutile d'officiers et de domestiques dont il était environné. «Si je les retiens près de moi, répondit Hippolyte, ce n'est pas que j'aie besoin d'eux, mais c'est qu'ils ont besoin de moi [83].» La mort de cet aimable jeune homme fut très-funeste. Alexandre le soupçonna, peut-être avec quelque raison, d'avoir le projet de lui enlever le gouvernement de Florence; et il se délivra de cette crainte en le faisant empoisonner [84].

[Note 82: ] [ (retour) ] On y distinguait le Molza, Claude Tolommei, Marc-Antoine Soranzo, Jean-Pierre Valeriano, Bernardin Salviati, qui fut ensuite cardinal, etc. (Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. ii.)

[Note 83: ] [ (retour) ] Giammatteo Toscano, Peplus Italiœ, éd. de Hambourg, 1730, p. 468; Tiraboschi, ub. supr.

[Note 84: ] [ (retour) ] 1555; né en 1511, il n'était âgé que de vingt-quatre ans. Dai più, dit Muratori, fu creduta il duca Alessandro autore di sua morte. Annal. d'ital., an 1530. Varchi le dit positivement.

Clément VII n'avait d'abord rien changé, en apparence, à la constitution des Florentins en leur donnant pour chef son fils; mais Alexandre et le cardinal Hippolyte, et d'autres cardinaux de la famille ou du parti des Médicis, gouvernaient en effet despotiquement la république au nom du pape, lorsque Rome fut pillée et Clément fait prisonnier. Alors Florence se crut libre. Les Médicis en furent chassés; leurs statues et leurs armes furent brisées, et le gouvernement populaire encore une fois rétabli. Le pape fut surtout blessé des excès auxquels le peuple s'était emporté contre les marques d'honneur qui appartenaient à sa famille, et il résolut de s'en venger. Ce fut un de ses premiers soins, lorsqu'il se fut réconcilié et ligué avec l'empereur. Charles Quint donna sa fille naturelle, Marguerite d'Autriche, en mariage à cet Alexandre, à ce fils d'un prêtre et d'une esclave, et s'engagea à rétablir dans tout son pouvoir, à Florence, la maison des Médicis. Les Florentins refusaient de se soumettre: ils osèrent même résister aux armes de l'Empire; la Toscane fut ravagée pendant dix mois; il fallut enfin céder, et la condition des Florentins devint plus mauvaise par leur résistance. Un décret de l'empereur [85] déclara chef de la république Alexandre de Médicis, ses fils, ses descendants, et, à leur défaut, quelqu'un de la maison des Médicis. Ainsi, Florence se vit tout à la fois soumise à une famille dont elle avait voulu secouer le joug, et à l'autorité impériale qu'elle avait toujours refusé de reconnaître.