Cosme Ier. accorda une protection spéciale et de grands encouragements à cet établissement utile. Il se voyait, en avançant en âge, environné des monuments de sa magnificence, et d'une famille nombreuse qui lui promettait une longue suite de successeurs. Ce bonheur domestique fut troublé par la perte aussi cruelle qu'imprévue de deux de ses fils. Muratori rapporte ainsi cette scène tragique [107]: «L'un des deux frères, nommé Jean, âgé de dix-neuf ans, était déjà cardinal, et l'était depuis deux années; c'était une sorte de privilége dans sa famille. L'autre, appelé D. Garzia, était plus jeune; tous deux annonçaient les dispositions les plus heureuses. Le cardinal Jean surtout montrait un goût décidé pour les sciences, et principalement pour les antiquités. Ces deux jeunes gens étaient à la chasse; il y avait quelque jalousie entre eux. Dans un moment où ils étaient écartés de leur suite, D. Garzia tua son frère. Cosme, informé de la mort de son fils, en soupçonna l'auteur. Il fit porter le corps sanglant dans un appartement secret de son palais, fit appeler D. Garzia, et s'enferma seul avec lui et le cadavre. Cette apparition subite ayant forcé le fratricide d'avouer son crime [108], le père, saisi de fureur, lui arracha son épée, l'en perça de sa main, et fit courir le bruit que ses deux fils étaient morts d'une épidémie qui régnait alors à Florence.»
[Note 107: ] [ (retour) ] An. 1562. Il ne la donne, il est vrai, que comme un bruit public: voce commune allora fu.
[Note 108: ] [ (retour) ] Muratori dit qu'à l'aspect du meurtrier le sang commença à bouillir et à sortir de la plaie. C'est aussi répéter trop fidèlement la voce commune.
Si ce fait est véritable, il n'y a rien d'étonnant dans l'altération qu'éprouva la santé de ce malheureux père, ni dans le parti qu'il prit, deux ans après, de se retirer des affaires publiques, et de remettre entre les mains de François, son fils aîné, les rênes du gouvernement. Il vécut encore dix ans dans la retraite, ne se plaisant, dit l'historien que j'ai cité, que dans ses maisons de campagne, et dans les lieux les plus solitaires [109]. Il quitta cependant la solitude, après y avoir passé six années, pour recevoir solennellement à Rome, des mains du pape Pie V, le titre, la couronne et le sceptre de grand-duc. Après ce tribut payé a l'ambition, il se réfugia de nouveau dans la retraite.
Sa santé déclinant toujours, il se rendit à Pise, où il mourut à l'âge de cinquante-cinq ans [110].
[Note 109: ] [ (retour) ] An. 1564.
[Note 110: ] [ (retour) ] 1574.
François, premier du nom, qui lui succéda, en avait alors trente-quatre, et gouvernait l'état depuis dix ans sous la direction de son père. Il l'égala ou le surpassa même par ses qualités éminentes et par son goût éclairé pour les sciences et les arts. Dans sa jeunesse, il avait étudié avec un fruit égal les historiens et les poëtes tant anciens que modernes. Sa mémoire était extraordinaire, et il étonnait ses maîtres mêmes par sa facilité à apprendre et sa promptitude à réciter ce qu'il avait appris [111]. Il ne se bornait pas à encourager la poésie, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, la botanique; il savait parler et disserter sur toutes ces matières avec une aisance étonnante pour ceux qui y étaient le plus versés. Les universités de Florence et de Pise, et celle de Sienne, ville que Cosme Ier. avait réunie à ses états, durent à son fils de nouveaux degrés de splendeur. Il accrut encore les richesses de la bibliothèque Laurentienne; il protégea particulièrement l'académie Florentine et celle de la Crusca qui naquit sous son règne. Il fit bâtir et orner avec une munificence royale des palais, des jardins de ville et de campagne, et donna par ce moyen puissant une plus grande activité au génie et à l'émulation des arts. Il eut la gloire de terminer l'un des monuments les plus célèbres qui leur aient été consacrés. La galerie de Florence avait été commencée par Cosme Ier., qui y avait déjà rassemblé des antiquités précieuses et d'admirables productions de l'art; François en fit achever les bâtiments, la décoration intérieure, et ajouta de nombreux chefs-d'œuvre à cette riche collection [112]. Enfin, sa libéralité, dirigée par le goût, et les bienfaits qu'il répandit sur les sciences et les arts, servirent si bien de voile aux vices et aux fautes que l'histoire lui reproche, que sa mort prématurée [113] fut regardée comme un malheur pour la Toscane.
[Note 111: ] [ (retour) ] Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 31.
[Note 112: ] [ (retour) ] Id. ibid., p. 32.