a dit Voltaire [142]; et ces rois, dont il fut le rival, étaient Philippe II, Élisabeth, et notre grand et bon Henri. S'il fut, en effet leur égal en politique, et si l'on peut jamais comparer, sous ce rapport, avec les autres souverains, les papes de ces temps-là, placés dans une position qui leur donnait tant d'avantages, ce n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner; mais Rome entière atteste encore aujourd'hui la supériorité que donnèrent à Sixte sur les princes ses contemporains le goût et l'amour des arts, la grandeur de ses idées et sa magnificence plus que royale. Il est vrai qu'Élisabeth, Philippe et Henri régnaient dans des pays où les arts étaient presque ignorés, tandis qu'ils brillaient en Italie depuis près de deux siècles. Il est vrai encore que ces trois monarques ensemble n'auraient pu, en exerçant sur leurs peuples les actions les plus oppressives, disposer de sommes égales aux tributs que la crédulité presque universelle versait alors dans le trésor pontifical pour l'embellissement de Rome. Ces tributs mêmes ne suffirent pas à Sixte V. Il fallut encore qu'il augmentât les charges du peuple, qu'il l'opprimât et qu'il l'appauvrit.
[Note 142: ] [ (retour) ] Henriade, c. 2. Le nom de Sixte V était Félix Peretti. Il était en effet né de pauvres paysans dans les grottes de Montalto, de la Marche d'Ancône, et avait gardé les troupeaux dans son enfance. Ce fut un moine austère, un cardinal astucieux et fourbe, mais, à des actes de rigueur excessive et de tyrannie près, un grand pape.
Il n'eut pas trop de tous ces grands moyens, employés avec une activité infatigable, pour laisser des traces si imposantes d'un règne qui ne dura guère que cinq ans [143]. Quatre obélisques égyptiens, dont deux surtout étaient d'une grandeur démesurée [144], renversés et brisés par les barbares, et restés depuis lors dans la poussière, furent restaurés et relevés par les procédés hardis du célèbre ingénieur et architecte Dominique Fontana. La colonne de Trajan et celle d'Antonin, dégradées depuis cette même époque, reprirent tous leurs ornements; mais elles reçurent à leur sommet les statues en bronze de deux apôtres, au lieu de celles de ces deux empereurs. Le palais de Latran fut presque entièrement rétabli et embelli d'un grand nombre de fabriques nouvelles, de portiques, de salles et de chambres ornées de peintures exquises [145]. D'immenses aqueducs construits et soutenus par de superbes arcades, l'un dans l'espace de plus de vingt milles, l'autre de six, pour les besoins de Rome et de Civita-Vecchia; de grands travaux entrepris pour le desséchement des marais pontins; une vaste foulerie et d'autres établissements pour le travail et le commerce des laines; un hôpital où deux mille pauvres purent être reçus, et furent dotés d'une rente de 15,000 écus d'or, prouvèrent que le pontife joignait des vues d'utilité publique à son goût pour les monuments des arts [146]. Enfin, ce fut lui qui eut la gloire de terminer cette grande basilique de St.-Pierre qui, depuis le pontificat de Jules II, c'est-à-dire depuis le commencement de ce siècle, était l'objet des soins de tous les papes les plus éclairés et des travaux des artistes les plus célèbres.
[Note 143: ] [ (retour) ] Depuis 1585 jusqu'en 1590.
[Note 144: ] [ (retour) ] 1°. Celui de Sésostris, consacré par ce roi au soleil, transporté à Rome, élevé et dédié à Auguste et à Tibère par Caligula; Sixte le fit restaurer et élever sur la place du Vatican. 2°. Un autre, consacré de même au soleil par les anciens rois d'Égypte, et tout couvert d'hiéroglyphes. Constantin l'avait fait conduire par le Nil à Alexandrie, dans le dessein d'en embellir sa nouvelle Rome; son fils Constance le fit porter à Rome même et élever dans le Cirque. Sixte le fit réparer et transporter sur la place de St.-Jean de Latran. (Voyez Muratori, Annal. d'Ital., an. 1586, etc.)
[Note 145: ] [ (retour) ] La dédicace en fut faite le 30 mai 1589. (Id. ibid., ad hunc ann.)
[Note 146: ] [ (retour) ] Muratori, ub. supr.
Avant Sixte V, les cardinaux Alexandre Farnèse et Marcel Cervini avaient fait établir à Rome une magnifique imprimerie [147], qui fut, pendant plusieurs années, sous la direction du célèbre Paul Manuce [148], et qui portait déjà le nom d'imprimerie de la chambre, Camerale [149]; mais il paraît qu'elle ne possédait que des caractères grecs et latins, et c'est à Sixte V qu'appartient la fondation stable de l'imprimerie du Vatican, ou de la chambre apostolique. Son principal but était de publier, avec tout le luxe typographique, les ouvrages des Pères; il dépensa, pour la fonder, environ 40,000 écus romains, et la fournit des plus beaux caractères grecs, latins, hébraïques, syriaques, arabes; de papiers excellents, et de tout ce qui est nécessaire à la perfection de cet art. Il paya libéralement des savants pour surveiller les impressions. La belle édition de la version des Septante, et la Bible latine qui porte le nom de Sixte V, en furent les premiers résultats [150].
[Note 147: ] [ (retour) ] Vers l'an 1540.
[Note 148: ] [ (retour) ] Cette direction avait été d'abord confiée à Antoine Blado d'Asola; on lit à la fin du t. III des Commentaires d'Eustathe sur Homère, imprimé en 1549: Impressum Romœ apud Antonium Bladum Asulanum et socios, etc.