Enfin le cardinal Hippolyte, non moins généreux que son frère, politique et guerrier comme lui, avait sur lui l'avantage d'une éducation cultivée et de connaissances personnelles très-étendues, surtout dans les mathématiques et la philosophie. Quant à cette dernière faculté, on sait à quel genre d'études on donnait alors ce nom, et ce que c'était au seizième siècle que la philosophie d'un cardinal; mais il paraît qu'il était très-avancé dans les mathématiques, et qu'il les aimait passionnément. Celio Calcagnini, célèbre astronome, qui lui dédia sa Paraphrase des météores d'Aristote, s'était souvent entretenu avec lui sur ces matières, et avait admiré son savoir [177]. Dans le voyage que le cardinal fit en Hongrie, en 1518, Calcagnini, qui l'accompagnait, lui fit connaître l'astronome Ziegler, dont Hippolyte goûta l'entretien, apprécia les connaissances et les découvertes, et qu'il admit dans son amitié. Le cardinal, de retour en Italie, fit inviter Ziegler à l'y venir trouver, et lui destina la chaire de mathématiques alors vacante dans l'université de Ferrare; Ziegler accepta, mais il partit trop tard, et lorsqu'il arriva en Italie, le cardinal venait de mourir à l'âge de quarante ans [178]. Il n'est pas étonnant que, d'après la nature de ses études, il préférât un mathématicien à un poëte, et qu'il prît tant d'amitié pour Ziegler dans le temps même où il disgraciait l'Arioste. Il serait cependant moins célèbre si l'Arioste ne l'avait pas tant vanté dans son Orlando; et ni les calculs de Ziegler, ni ceux de Calcagnini, ne pouvaient lui donner autant de renommée qu'une seule stance de ce poëme qu'il jugea si ridiculement, et dont il récompensa si mal l'auteur. Nous reviendrons, dans la vie de l'Arioste, sur ce trait peu honorable de celle du cardinal.
[Note 177: ] [ (retour) ] Calcagnini Oper., p. 426, cité par Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 35.
[Note 178: ] [ (retour) ] Il était né en 1480: ce que l'Arioste exprime énigmatiquement dans la quatrième stance de son trente-cinquième chant. Astolphe, avant de partir du monde de la lune, voit les Parques qui filent la vie et la destinée des hommes; il voit une quenouille plus belle et plus brillante que toutes les autres. Il demande à S. Jean, qui l'accompagne, ce que c'est que cette quenouille, quand commencera et à qui appartiendra la vie dont elle contient le fil. L'Évangéliste lui apprend que cette vie
Venti anni principio prima avrebbe
Che col M e col D fosse notato
L'anno corrente dal verbo incarnato.
Hercules II, fils et successeur d'Alphonse, vécut dans des temps plus calmes, et put donner plus facilement l'essor à son penchant généreux pour les sciences, les arts et les lettres. Il les cultivait lui-même; il écrivait avec élégance en prose et en vers. Curieux d'antiquités, il rassembla une collection de médailles admirable pour ce temps-là, et il peut être regardé comme le premier auteur du célèbre musée de Ferrare [179]. Les édifices et les palais dont il embellit sa capitale, les accroissements considérables qu'il fit à la ville de Modène, prouvent son goût pour les arts, ses inclinations grandes et libérales. S'il eût eu besoin d'y être excité, il l'eût été sans doute par la duchesse sa femme, Rénée de France, fille de Louis XII. Douée d'un esprit aussi pénétrant qu'élevé, Rénée aimait l'étude et les sciences, savait le grec et le latin, et fit instruire dans ces deux langues ses deux filles, Anne et Lucrèce. On parle peu des talents et des connaissances de Léonore, leur troisième sœur, et cependant elle est en quelque façon plus connue dans l'histoire des lettres. Elle l'est par la passion qu'elle inspira, dit-on, à un grand poëte, et par les malheurs mêmes du Tasse dont on croit qu'elle fut en partie la cause. Rénée, leur mère, fut la bienfaitrice de tous les hommes célèbres qu'elle put rassembler à sa cour, ou que ses libéralités purent atteindre. En avançant en âge, elle s'enfonça dans des études plus abstraites; elle eut le malheur d'aller jusqu'à la théologie. Calvin, qui fut quelque temps caché à Ferrare, accueilli d'elle comme l'étaient tous les savants, s'empara de son esprit, lui souffla ses hérésies: elle était aussi instruite qu'il le fallait pour croire les comprendre. Les désagréments que son entêtement, pour les erreurs de Calvin, lui firent éprouver du vivant de son mari et après sa mort, ne sont pas de mon sujet [180]; mais il m'est permis de déplorer le malheur de ces temps, où des opinions inintelligibles, qui faisaient ailleurs couler le sang, portaient le trouble dans une cour paisible, et pouvaient rendre misérable la fin d'une vie si utilement employée à cultiver et à encourager les lettres.
[Note 179: ] [ (retour) ] Musœum Estense, Tiraboschi, ub. supr., p. 37.
[Note 180: ] [ (retour) ] Voy. Muratori, Antich. Est., part. II, p. 389, etc.
Hercule II avait, ainsi qu'Alphonse son père, un frère cardinal appelé Hippolyte comme son oncle; on le nomme Hippolyte le jeune, pour le distinguer de cet oncle qu'on appelle l'ancien. Evêque de Ferrare et archevêque de Milan comme lui, possédant de plus, en France, l'archevêché d'Auch et plusieurs riches bénéfices, il le surpassa en magnificence et en amour pour les sciences et pour les arts. Ce siècle eut peu de princes qui pussent l'égaler en luxe, en faste et en grandeur. Il n'en faut pas d'autres preuves que la délicieuse et superbe villa, qu'il fit construire à Tivoli, dont il existe des descriptions si magnifiques [181], et qui, telle qu'elle est encore aujourd'hui, paraît justifier tous les éloges qu'on en a faits. Tantôt dans cette belle retraite, et tantôt à Ferrare, ce prince de l'Église tenait une cour splendide. Les plaisirs de l'esprit étaient pour beaucoup dans ses jouissances; il s'entretenait chaque jour avec des savants, et s'amusait à table à écouter les disputes qui s'élevaient entre eux sur des questions de littérature ou de philosophie. On prendrait, dit le célèbre Muret dans une de ses lettres [182], la cour du cardinal Hippolyte pour une académie, tant on y voit rassemblés d'hommes instruits; et il ajoute que, quoique le cardinal ne fût pas lui-même très-savant, il prenait beaucoup de plaisir à leur conversation, et en rapportait toujours quelque connaissance. Le même Muret, grand admirateur de François Ier., comme il devait l'être à titre de savant et de français, compare, dans un autre endroit, le cardinal Hippolyte à ce roi [183], et met en doute si l'un a mieux mérité que l'autre le nom de père des lettres. Il est vrai qu'il devait sa fortune au cardinal, qu'il lui avait été attaché pendant quinze ans, qu'il avait joui de sa confiance dans les affaires les plus importantes, et, qu'à Tivoli surtout, il ne s'écoulait pas un jour où Hippolyte ne se plût à passer seul avec lui plusieurs heures dans de libres et doux entretiens [184]. La reconnaissance de Muret peut avoir un peu enflé les éloges; mais cette reconnaissance même est une preuve qu'ils étaient fondés.
[Note 181: ] [ (retour) ] Entre autres le Tiburtinum Hippolitty Estii, d'Uberto Foglietta.
[Note 182: ] [ (retour) ] L. I, ép. 23.
[Note 183: ] [ (retour) ] Dans la dédicace qu'il lui fait de ses Variœ lectiones.