[Note 184: ] [ (retour) ] Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 41.

Alphonse II, successeur d'Hercule, son père, fut le prince de cette famille qui eut le règne le plus long et le plus brillant. Dans un espace de trente-huit ans [185], ce ne fut, pour ainsi dire, à sa cour, qu'une suite de fêtes, de spectacles, de joûtes, de tournois, de chasses, de voyages, de réceptions de princes étrangers et d'ambassadeurs. Alphonse II ne se signala pas moins par sa bienfaisance que par son goût pour les arts, par sa magnificence en bâtiments, par le nombre et les brillants uniformes des gardes dont il était environné, enfin par tout ce qui contribue au luxe et à l'éclat de la cour la plus somptueuse. On aime à voir, parmi tant d'objets de dépenses, les aumônes qu'il répandait sur les pauvres de ses états [186], quoique l'on aimât encore mieux qu'il n'y eût point eu de pauvres dans les petits états d'un prince si magnifique.

[Note 185: ] [ (retour) ] Depuis 1559 jusqu'en 1597.

[Note 186: ] [ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 42.

Ses ancêtres avaient fondé et successivement accru la bibliothèque, dont on fait remonter jusqu'au marquis Lionel, la première création; mais il était réservé au duc Alphonse II de rivaliser sur ce point avec Sixte V et Cosme Ier., peut-être même de les surpasser. Leur soin principal avait été de rassembler des manuscrits; Alphonse en ajouta un grand nombre à ceux qu'il possédait déjà; mais de plus, il donna ordre, dès l'instant même de son avénement, que, sans regarder à la dépense, on lui achetât tous les livres publiés depuis l'invention de l'imprimerie, c'est-à-dire depuis un siècle; et, peu de mois après, cet ordre était déjà presque entièrement exécuté [187]. Il ne cessa, depuis lors, d'augmenter ce riche dépôt; et s'il eût eu, comme les Médicis, des successeurs qui eussent pu suivre ses traces, la bibliothèque d'Este aurait pu aller de pair avec les plus grandes et les plus belles de l'Europe; mais nous verrons bientôt que ce bonheur lui fut refusé. Il eut fort à cœur de faire prospérer l'université de Ferrare, et n'épargna rien pour que les plus savants professeurs qu'eût alors l'Italie, vinssent s'y fixer. Sa cour était le rendez-vous des hommes les plus distingués dans tous les genres; et l'on y comptait un grand nombre de femmes qui joignaient le mérite des connaissances et du goût pour les lettres, aux avantages de la naissance et de la beauté.

[Note 187: ] [ (retour) ] Id. ibid., p. 182.

Pour plus de ressemblance avec son père et son aïeul, Alphonse II eut aussi un frère, le cardinal Louis d'Este, qui, à l'exemple des deux cardinaux Hippolyte, n'eut point de plus grand plaisir que d'accueillir les savants, de les entretenir, et de passer avec eux les jours entiers, soit à Rome ou dans ses voyages, soit dans les jardins de sa charmante villa de Belriguardo, qu'il habitait auprès de Ferrare [188]. C'est au cardinal Louis que le Tasse fut premièrement attaché. Il le fut ensuite au duc lui-même. Nous verrons ailleurs le bien et le mal qu'il reçut des deux frères. Ce que l'Arioste avait souffert dans cette cour, n'était rien auprès de ce que le seul rival qu'il ait dans la poésie épique y devait souffrir. Il était de la destinée des deux plus grands poëtes de ce siècle d'illustrer, par les productions de leur génie, les princes de la maison d'Este, et de devoir à l'ingratitude de ces princes tous leurs malheurs. Grande leçon qui ne corrige pas les princes, et qui ne corrige pas non plus les poëtes!

[Note 188: ] [ (retour) ] Voyez les lettres de Muret, l. I, ép. 23, etc.

Rien ne paraissait manquer au bonheur et à l'illustration de la maison d'Este. Sans parler de sa gloire dans les armes, de l'accroissement qu'elle avait donné à ses états, et de ses grandes alliances, à ne considérer Ferrare que comme une seconde patrie des lettres et des arts, elle pouvait se comparer à Florence, et ses ducs étaient devenus les rivaux des Médicis; mais Alphonse II mourut sans enfants [189], et toute cette prospérité s'évanouit. César d'Este, son cousin, qu'il avait institué, par testament, son successeur, et qui fut proclamé par les magistrats de Ferrare, le jour même de la mort d'Alphonse, était né d'un fils naturel d'Alphonse Ier. Le duc avait ensuite légitimé ce fils, en épousant sa mère [190]. Le judicieux Muratori le prouve dans ses Antiquités de la maison d'Este, et le répète dans ses Annales [191]; les historiens de Ferrare le prouvent de même [192]; mais il convenait au pape Clément VIII de ne pas admettre ces preuves. Sa chambre apostolique, qui aurait été sans doute désavouée par les apôtres, déclara le duché de Ferrare dévolu au Saint-Siége, pour fin de lignée ou pour d'autres causes, ce sont ses termes [193]. Le Saint-Père fulmina une bulle terrible contre César d'Este, et ne lui donna que quinze jours pour comparaître devant lui, et pour se démettre provisoirement du duché de Ferrare entre ses mains. César ne se pressant pas d'obéir, Clément fit marcher contre lui vingt-cinq mille hommes d'infanterie et quelques mille chevaux. Il rappela de Hongrie ses troupes commandées par son neveu J.F. Aldobrandini, cette affaire l'intéressant, selon l'expression de Muratori [194], plus que la guerre contre les Turcs.

[Note 189: ] [ (retour) ] En 1597.