Les trois la Rovère, ducs d'Urbin, qui se succédèrent pendant ce même siècle [210], quoique souvent troublés par des orages politiques, se montrèrent animés du même zèle pour le progrès et l'encouragement des lettres. Leur cour, aussi splendide que celles des princes les plus magnifiques de ce temps, mit aussi une partie de son luxe à rassembler et à honorer les savants. Le troisième de ces princes, François-Marie II, égala ses deux prédécesseurs en amour des lettres, et eut sur eux l'avantage d'être plus lettré. Élevé par le célèbre Muzio, instruit dans toutes les parties des sciences par les plus habiles maîtres [211], son délassement le plus doux, dans les moments de liberté que lui laissaient les affaires, était de s'entretenir, non-seulement avec des littérateurs, des orateurs et des poëtes, mais avec des professeurs de philosophie, d'histoire naturelle, de théologie et de mathématiques. Époux de l'une des deux savantes et aimables filles du duc Hercule d'Este et de Rénée de France, secondé par elle dans son goût éclairé pour les jouissances de l'esprit, il fit de sa capitale, qui formait presque tout son état, le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus distingué dans les lettres. Cette cour devint l'émule de la cour de Ferrare, et lui survécut peu de temps. Le duc François-Marie II, parvenu, sans enfants, à une extrême vieillesse, se laissa persuader de se démettre en faveur du pape Urbain VIII [212]. Ce duché fut ainsi réuni à l'état ecclésiastique, et cessa, comme le duché de Ferrare, d'être compté parmi ces petits états, devenus des centres d'émulation et d'activité littéraires, dont l'action simultanée contribua tant à l'illustration de ce beau siècle.

[Note 210: ] [ (retour) ] François-Marie de la Rovère, adopté par son oncle Guidabaldo de Montefeltro; Guidabaldo son fils, et François-Marie II son petit-fils.

[Note 211: ] [ (retour) ] Il les nomme tous dans sa vie, qu'il a écrite lui-même, et que l'on trouve imprimée, Nouveau Recueil de Calogerà, t. XXIX. Il avait aussi écrit, pour un fils qu'il perdit très-jeune, un Traité d'Éducation, que l'on conserve manuscrit à Florence. Voyez en tête de sa vie, loc. cit., ce que dit à cet égard l'éditeur. Voyez aussi Tiraboschi, ub. supr., p. 64.

[Note 212: ] [ (retour) ] En 1626; le duc avait près de quatre-vingts ans.

Enfin les ducs de Savoie, malgré les désastres qu'ils éprouvèrent, furent loin de se tenir étrangers à cette action. Charles III, chassé de presque tous ses états, ne put réaliser les espérances qu'il avait données d'abord [213]; mais son fils Emanuel-Philibert, qui recouvra le Piémont et ce que Charles avait perdu de la Savoie, politique aussi habile que brave guerrier, ne se vit pas plutôt raffermi sur son trône [214], qu'il voulut l'entourer de ce que la culture des sciences et des lettres ajoute à la prospérité des petits comme des grands états. Son mérite est d'autant plus grand, que ni son peuple, ni lui, ne paraissaient préparés à cette révolution. Maître d'un pays encore presque barbare, élevé lui-même dans les camps, il sut exciter dans ses sujets l'amour du savoir et l'émulation des études. La science des lois, la philosophie, telle qu'elle était alors, les belles-lettres mêmes, et jusqu'à l'éloquence italienne, furent cultivées avec succès [215]. L'université, dont il ne trouva en quelque sorte qu'une ombre réfugiée à Mondovi [216], fut d'abord régénérée dans cette ville, et pourvue, à grands frais, d'habiles professeurs, tandis que les Français occupaient Turin; elle fut rétablie ensuite avec splendeur dans la capitale, lorsqu'Emanuel-Philibert en fut redevenu maître [217]. Turin devint dès-lors une des villes d'Italie où les sciences fleurirent avec le plus de gloire; et après le règne de ce grand prince, qui ne fut que de vingt ans [218], le Piémont put le disputer, pour la culture des lettres et le bon goût, avec toutes les autres provinces de l'Italie et de l'Europe [219].

[Note 213: ] [ (retour) ] Il mourut à Verceil en 1553.

[Note 214: ] [ (retour) ] 1559.

[Note 215: ] [ (retour) ] Istoria della Italia occidentale di M. Carlo Denina, t. III, l. X, c. 12.

[Note 216: ] [ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 97.

[Note 217: ] [ (retour) ] Elle lui fut rendue en 1562; mais il paraît que l'université n'y revint qu'en 1564, et même en 1566. (Tiraboschi, loc. cit.)