Mais avant de revenir sur le Morgante du Pulci, sur le Roland amoureux du Bojardo, sur le Mambriano de l'aveugle de Ferrare, et de remonter jusqu'à quelques autres qui les ont précédés, nous devons rechercher quels étaient ces nouveaux éléments, ces machines poétiques toutes nouvelles qu'avait à sa disposition le génie des modernes, et qu'il substitua, dans une espèce d'épopée particulière, au merveilleux de la mythologie des anciens. Cette épopée nouvelle influa, chez les Italiens, sur celle qui renaquît de l'épopée antique, et y mêla, non-seulement ses fictions, mais quelque chose de sa manière de décrire et de raconter; elles restèrent cependant très-distinctes l'une de l'autre, et forment deux classes séparées, dont l'une est désignée par le titre de romanesque, et l'autre par le nom d'héroïque. Nous verrons mieux par la suite que nous ne le pourrions faire à présent ce qu'elles ont de commun et ce qui les distingue.
L'épopée romanesque, ou le roman épique, dont nous allons nous occuper, est un genre trop aimé des Italiens, et qui tient une trop grande place dans leur littérature, pour qu'ils n'en aient pas fait la matière de plusieurs écrits; mais ce qu'ils ont dit sur l'origine du roman épique et de ce nom même de roman, sur la source des traditions historiques qui y sont altérées de cent façons, et de l'espèce de merveilleux qu'on y emploie, tout cela surabonde peut-être, et cependant ne suffit pas. Il y faut joindre quelques notions plus récentes et plus sûres; et sans perdre de temps à balancer les différentes opinions, tirer de toutes un résultat qui satisfasse une curiosité raisonnable.
Nous ne ferons venir le nom de roman d'aucune des sources d'où le tirent les deux principaux auteurs italiens [221] qui ont écrit sur ce sujet. Giraldi [222] croit que ce nom est venu du mot grec rome [223], qui signifie force. On ne doit entendre, dit-il, par roman, autre chose qu'un poëme dont des chevaliers robustes sont les héros [224]; d'autres, il en convient, veulent que ce nom vienne des Rhémois, ou habitants de Rheims, Rhemenses, et en italien Remensi, à cause de leur archevêque Turpin, qui donna plus que tout autre, par ses écrits, matière à ces sortes d'ouvrages appelés romanzi, romans [225]; il croit enfin pouvoir dire, et c'est avec plus de vérité, que ce genre de poésie a pris chez les Français sa première origine, et peut-être aussi son nom [226]. Selon Pigna [227], l'opinion commune est bien que l'on donnait, en vieux français, le nom de roman aux annales; que les guerres qui y étaient racontées furent aussi connues sous ce nom, et qu'ensuite on le donna, par extension, aux récits de ce genre, quelqu'éloignés de la vérité, ou quelque fabuleux qu'ils fussent; mais cette dérivation ne lui plaît pas; il en préfère une plus ancienne, et croit la voir dans le nom des Rhémois, Remensi [228], non pas à cause de leur archevêque, mais parce que ce peuple étant, selon Jules César, le plus fidèle et le plus brave de ceux qui, depuis, ont composé la France, les Provençaux, qui célébrèrent les premiers dans leurs poésies la valeur et la bonté du peuple français, donnèrent à leurs poëmes guerriers le nom de Remensi, qui était celui des principaux chevaliers de France; de même que les anciens appelaient héroïque ce même genre de poëmes, du nom des héros qui étaient alors les premiers parmi les gens de guerre [229]. Il rejette également l'opinion qui fait venir ce nom de Romulus, à cause de l'enlèvement des Sabines, et celle qui le tire du mot grec romè, force. Mais si l'on veut le faire dériver du grec, il croit que ce nom vient de romei, qui signifie hommes errants, pélerins, de tels poëmes ne parlant que de guerriers qui voyagent, ou de chevaliers errants. On peut dire pourtant, selon lui, que le nom de romanci peut être donné aux poëtes mêmes qui font des poëmes de cette nature, l'usage ayant passé, de la Grèce en Occident, d'aller, de ville en ville et sur les places publiques, chanter au peuple rassemblé les faits d'armes et les aventures d'amour qui font le sujet ordinaire des romans [230]. Sa conclusion définitive est que ce genre de poésie ayant été traité principalement en France, l'origine tirée de l'éloge donné par César aux Rhémois, n'est pas mauvaise; mais que la véritable doit être que ce furent les Rhémois eux-mêmes qui célébrèrent leurs propres exploits et ceux de leurs compatriotes, comme faisaient les Bardes chez les anciens Celtes, dont les Rhemenses étaient en quelque sorte la fleur [231]; que le but des uns comme des autres était, en louant les grands exploits, d'engager à les imiter; que ce fut à peu près ainsi qu'écrivit l'archevêque Turpin, qui était Rhémois, et qui fut le premier et le principal auteur de romans [232].
[Note 221: ] [ (retour) ] Gio. Bat. Giraldi Cinthio et Gio. Bat. Pigna. Ce dernier était disciple de l'autre. Leurs deux ouvrages parurent la même année; ils s'accusèrent mutuellement de plagiat. Giraldi prétendit que Pigna, qu'il avait admis non-seulement à ses leçons de belles-lettres, mais à ses entretiens et à ses communications les plus intimes, lui avait pris toutes ses idées. Pigna soutint au contraire dans le début même, ou dans le proœmium de son livre, que l'ayant fait sept ans auparavant, lorsqu'il n'en avait encore que dix-sept, il l'avait confié à Giraldi, son maître; que celui-ci l'avait gardé plusieurs années, en avait pris toute la substance, et avait ensuite usé d'artifice pour tirer de lui, sur le même sujet, une demande à laquelle il avait feint de ne faire que répondre publiquement. Les deux auteurs se brouillèrent sans retour, et Giraldi quitta la cour de Ferrare, où Pigna était en faveur. Le docteur Barotti (Memorie de' Letterati Ferraresi, t. I) avoue qu'il est difficile de discerner, dans deux assertions aussi contraires, laquelle mérite le plus de foi; et Tiraboschi (t. III, part. II, p. 289) range ce fait parmi les problêmes historiques dont on ne trouvera peut-être jamais la solution.
[Note 222: ] [ (retour) ] Discorsi intorno al comporre de' Romanzi, etc. Vinegia, Giolito, 1554, in-4°.
[Note 223: ] [ (retour) ] Ρὠμη.
[Note 224: ] [ (retour) ] Ub. supr., p. 5.
[Note 225: ] [ (retour) ] Ibidem.
[Note 226: ] [ (retour) ] Id., p. 6.
[Note 227: ] [ (retour) ] De' Romanzi. Vinegia, Valgrisi, 1554, in-4°.