L'opinion assez généralement répandue, et qui a été adoptée par le docte Saumaise [236] et par d'autres savants, est que l'invention de ces sortes de fictions appartient aux Persans, qui la transmirent aux Arabes, de qui elle passa aux Espagnols, et des Espagnols à tous les autres peuples de l'Europe. Huet n'est pas de cet avis. Il y oppose les histoires romanesques de Thelesin et de Melkin, composées dans la Grande-Bretagne, dès le sixième siècle, tandis que la trahison du comte Julien et l'entrée des Arabes en Espagne ne datent que du huitième [237]. Thelesin, maître du fameux Merlin [238], écrivit une histoire des faits et entreprises du roi Artus ou Arthur, qui est la première source de tous les romans dont ce roi et ses chevaliers de la Table ronde sont les héros. Il était contemporain d'Artus, et florissait vers l'an 540. Melkin, un peu plus jeune, composa quelque temps après un roman de la Table ronde [239]. Les Anglais se trouvent donc alors les premiers créateurs de ces romans de chevalerie. Le Quadrio [240] copie ce raisonnement et ces faits, de l'évêque d'Avranche, quoiqu'il ne le cite pas.
[Note 236: ] [ (retour) ] Cité et réfuté par Huet, ub. supr., p. 70 et suiv.
[Note 237: ] [ (retour) ] En 712. Il y faut ajouter le temps nécessaire pour que les fictions des Arabes fussent adoptées par les Espagnols, et répandues par eux en Europe.
[Note 238: ] [ (retour) ] Thelesinus, vel Teliesinus Helius, Britannus vates, philosophus, poëta, rhetor et mathematicus insignis..... inter cœteros discipulos memorabiles habuit Merlinum illum Caledonium.... Thelesinus autem multum, tum versu, tum prosâ, tum latinè, tum britannicè eleganter scripsit: Acta regis Arthuri, lib. I; Vaticinalem historiam, l. I; Vaticiniorum quorumdam, lib. II; Diversorum Carminum, lib. I, et alia plura Vixit anno. Virginei parius 540, regnanti apud Britannos Arthuro. Joan. Pitsei Angli, etc. Relationum Historicarum de rebus Anglicis. Paris, 1619, in-4°., p. 95.
[Note 239: ] [ (retour) ] Melchinus Avalonius... Britannicus vates, poëta, historicus et astronomus non contemnendus; in eo tamen reprehensione dignus quod aliquando fabulosa veris committere videatur... scripsit autem: de antiquitatibus Britannicis, lib. I; de gestis Britannorum, lib. I; de regis Arthuri mensâ rotundâ, lib. I; et alia quœdam. Claruit anno post adventum Messiœ 560, Britannico imperio sub rege Malgocuno corruente. (Ibid., p. 96.)
[Note 240: ] [ (retour) ] Ub. supr.
Mais cette matière a été beaucoup plus approfondie par l'anglais Thomas Warton, dans son Histoire de la poésie anglaise [241]. Il est d'autant moins suspect qu'il rend aux Arabes l'honneur d'une invention que ces deux auteurs ont voulu leur enlever en faveur de sa nation. Son système est contraire, en plusieurs points, aux opinions de Giraldi, de Pigna, de Saumaise, de Huet, du Quadrio et de quelques autres auteurs laborieusement érudits sur un sujet aussi futile en apparence que les romans, mais qui acquiert de l'importance par le rang que ce genre de poëmes occupe dans l'histoire littéraire moderne.
[Note 241: ] [ (retour) ] The History of english poetry, from the close of the eleventh to the commencement of the eighteenth century, etc., London, 1775, 3 vol. in-4°.
Les fictions orientales apportées en Espagne par les Arabes, au huitième siècle, se répandirent promptement en France et en Italie. Selon notre savant anglais [242], il paraît que, de toutes les parties de la France, l'ancienne Armorique ou la Bretagne fut celle où ces inventions furent le mieux reçues. Les preuves en subsistent dans le Musée britannique, où se retrouve un grand nombre de nos anciens titres littéraires qui manquent à nos propres bibliothèques. «Il y existe [243], dit-il, un recueil d'anciens romans de chevalerie qui paraissent composés par des poëtes bretons.» On connaît les communications intimes qui existèrent entre la Bretagne et quelques parties de l'Angleterre, principalement avec le pays de Galles. Ce pays fut le théâtre de la plupart des exploits célébrés dans les romans bretons; les chevaliers passaient fréquemment d'un pays à l'autre; le langage des deux contrées était le même et l'est peut-être encore [244]. C'est un dialecte de l'ancien celtique, ou, comme le prétendent nos antiquaires bretons, c'est dans toute sa pureté la langue même des anciens Celtes. Mais il en résulte un argument contre la gloire littéraire que M. Warton veut attribuer à la Bretagne. Tous les romans en vers dont il cite des fragments, pour prouver qu'ils furent composés en Bretagne, sont écrits en vieux français, et non point en bas-breton ou celtique, qui n'y avait aucun rapport [245]. Les auteurs de ces romans étaient donc des poëtes français qui racontaient les faits d'armes des chevaliers de Bretagne et du pays de Galles, et non des poëtes bretons proprement dits; à moins que les fragments rapportés par l'auteur anglais ne soient des traductions d'anciennes chroniques bretonnes, faites en vieux français, soit directement sur ces chroniques mêmes, soit d'après une première traduction latine [246]. Quoi qu'il en soit, il est à remarquer que le pays de Galles, ou Wales, et celui de Cornouailles furent souvent réunis sous les mêmes lois et le même prince; que les poëtes gallois célébraient souvent les héros cornouailliens dans leurs romans ou ballades; que les mêmes fables étaient populaires dans les deux pays, et que, notamment celle du roi Artus, ne l'était pas moins dans l'un que dans l'autre [247].
[Note 242: ] [ (retour) ] Dissertation on the Origin of Romantic fiction in Europe, en tête du vol. I de l'ouvrage ci-dessus.