Or cette chronique ou cette histoire, qui paraît devoir contenir les idées originales des auteurs welches, gallois ou bretons, porte dans plusieurs de ses parties le caractère des inventions arabes. Les géants Gog et Magog, appelés par les Arabes Jagiouge et Magiouge [252], jouent un grand rôle dans leurs romans: dans l'histoire de Geoffroy de Monmouth, Goëmagot est un géant de douze coudées de haut, qui s'oppose à l'établissement de Brutus dans la Grande-Bretagne [253], et qu'un des chefs de l'armée de Brutus [254], homme modeste et de bon conseil, mais terrible pour les géants, enlève, met sur ses épaules, et précipite dans la mer. Le roi Arthur tue un autre géant sur la montagne de Saint-Michel en Cornouailles [255]; et ce géant était venu d'Espagne, dont les Maures ou Arabes étaient alors les maîtres; et ce géant lui en rappelle un autre nommé Rython, si terrible, qu'il s'était fait un vêtement des barbes de tous les rois qu'il avait tués de sa main [256], ce qui n'avait pas empêché qu'Arthur ne coupât la sienne, après lui avoir abattu la tête [257]. Il est souvent question dans cette histoire de guerriers espagnols, arabes et africains; de rois d'Espagne, d'Egypte, de Médie, de Syrie, de Babylone, que ni les Bretons, ni les Gallois ne connaissaient alors; et les fictions y sont toutes gigantesques comme celles des poëtes orientaux. Les pierres énormes, douées d'une vertu magique, transportées par des géants des côtes d'Afrique en Irlande, et de là en Ecosse par les enchantements de Merlin; les métamorphoses produites par cet enchanteur au moyen de breuvages ou d'herbes magiques; le combat entre un dragon blanc et un dragon rouge, à la vue duquel il commence à prophétiser; toute sa prophétie, où il ne parle que de lions, de serpents et de dragons qui jettent des flammes; un langage prophétique attribué aux oiseaux; l'emploi fait, dans les enchantements et dans les prédictions, de connaissances astronomiques et de procédés des arts, alors étrangers à l'Europe; tout cela paraît entièrement arabe, et atteste l'origine orientale des fables dont l'histoire de Geoffroy de Monmouth, traduite du celtique ou du langage breton en latin, est remplie [258].
[Note 252: ] [ (retour) ] Warton, ub. supr., p. ii et suiv.
[Note 253: ] [ (retour) ] Galfrid. Monemut. ub. supr., l. I, c. 9, fol. X, apud Warton, l. I, c. 16.
[Note 254: ] [ (retour) ] Il se nommait Corineus, Troyen comme Brutus, et donna son nom au pays de Cornouaille, Cornubia, comme Brutus celui de Britannia à toute l'île. (Ub. supr.)
[Note 255: ] [ (retour) ] Galfrid. Monem., ub. supr., l. VII, c. 5, fol. lxxxii, apud Warton, l. X, c. 3.
[Note 256: ] [ (retour) ] Hic namque ex barbis regum quos peremerat fecerat sibi pelles. (Loc. cit.)
[Note 257: ] [ (retour) ] Ibidem.
[Note 258: ] [ (retour) ] Tout ceci est un extrait abrégé de la dissertation de Warton conférée avec l'histoire de Geoffroy de Monmouth, passim.
Voilà pour ce qui regarde le roi Arthur et sa Table ronde, l'une des deux sources les plus riches des romans de chevalerie; et, dans tout cela, n'oublions pas de remarquer qu'il n'est pas fait la moindre mention de Melkin ni de son roman, de Thélesin ni de son histoire [259].
[Note 259: ] [ (retour) ] On trouve pourtant dans la même dissertation, p. 61, Taliessin, ancien poëte ou barde, qui est sûrement le même que le Thelesin ou le Teliesin de Pitseus et de Huet, mais qui ne florissait, selon Warton, qu'en 570. Il a laissé un long poëme ou espèce d'ode, intitulée Gododin, en langage qui paraît avoir été celui des anciens Pictes, ou du moins tout-à-fait différent de celui des Welches ou Gallois, et presque inintelligible. Il y célèbre une bataille terrible soutenue contre les Saxons auprès de Cattraeth, où les Bretons furent défaits et périrent tous, excepté trois, dont ce barde était lui-même. Mais ce barde, auteur de chants ou odes, où il célèbre les faits d'armes de son temps, sans fictions et sans inventions romanesques, était-il en même temps historien? A-t-il laissé un livre des exploits du roi Arthur? M. Warton n'en a rien dit; et il lui donne le surnom d'Aneurin [A], dont à son tour Pitseus ne parle pas. Du reste, dans toute cette première dissertation, non plus que dans la seconde, ni dans tout l'ouvrage de M. Warton, il n'est nullement question de Melkin.