[Note 266: ] [ (retour) ] Warton, ub. supr., p. 19 et 20.
Fut-elle originairement écrite en latin, ou traduite dans cette langue après avoir été écrite en vieux français? Les avis sont partagés sur cette question. Des critiques ont prétendu que cette histoire de Charlemagne et de Roland avait été apportée d'Espagne en France vers le douzième siècle; que les exploits miraculeux de cet empereur et de son neveu en Espagne, racontés dans les vingt-trois premiers chapitres, étaient inconnus en France avant cette époque, ou que l'on n'en connaissait qu'un petit nombre par des contes informes et des romances populaires dont ils étaient le sujet [267] .
[Note 267: ] [ (retour) ] Arnoldi Oienharti notit. utriusque Vasconiæ, Paris, 1638, l. III, c. 3, p. 397. N.B. La traduction française de Turpin, qui existe manuscrite dans la Bibliothèque impériale (Nº. 8190), ne fut faite qu'au commencement du treizième siècle; elle est de Michel de Harnes, qui écrivait sous Philippe-Auguste. Les autres traductions sont toutes postérieures.
Quoi qu'il en soit, ces deux chroniques fabuleuses sont le fondement de tous les romans de chevalerie. C'est là que parurent pour la première fois les caractères principaux et les fictions fondamentales qui ont fourni une si ample matière à cette singulière espèce de composition poétique. Aucun livre, en Europe, n'avait parlé auparavant de géants, d'enchanteurs, de dragons, ni de toutes ces inventions monstrueuses et fantastiques; et quoique la longue durée des croisades ait transporté en Occident un grand nombre de fables du même genre, ajouté de nouveaux héros aux anciens, et d'autres objets merveilleux à toutes ces merveilles, cependant les fables d'Arthur et de Charlemagne, variées et accrues par ces embellissements, continuèrent de prévaloir dans les romans, et d'être le sujet favori des poëtes.
L'analogie de ce qu'on peut appeler la partie mythologique de ces deux anciens monuments avec les fictions arabes, est sensible. Cependant, il existe une autre opinion sur l'origine des fables dont ils sont remplis; et il est d'autant plus intéressant de l'exposer ici, qu'en paraissant toute différente elle s'allie parfaitement avec la première, et que, loin de la contredire, elle vient à son appui.
Il faut remonter jusqu'au temps où Mithridate, roi de Pont, obligé de fuir devant les Romains commandés par Pompée [268], se réfugia parmi les Scythes ou Goths qui habitaient le pays qu'on appelle aujourd'hui la Géorgie, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, sur les frontières de la Perse. Cet implacable ennemi des Romains réussit à soulever contr'eux ces peuplades guerrières; mais le génie de Rome et de Pompée l'emporta: elles furent vaincues, et, plutôt que de se soumettre, elles allèrent chercher un asyle vers le nord de l'Europe, sous la conduite de Woden ou Odin leur chef [269]. Ce conquérant fugitif soumit, sur sa droite, la Russie d'Europe, à sa gauche, les parties septentrionales et occidentales de la Germanie, laissa ses fils pour y commander, et perça lui-même jusqu'aux glaces du Danemarck, de la Suède et de la Norwège. Il établit parmi les Scandinaves la religion de sa patrie, dont il était lui-même le grand-prêtre; et comme il y apportait aussi des arts utiles, particulièrement la science des lettres dont on le disait l'inventeur, comme il gouverna long-temps avec gloire et avec sagesse, ses peuples se fondirent insensiblement avec les peuples vaincus; le pays entier finit par adopter, non-seulement leur culte, mais leurs lois et leur langage. Tout enfin, chez les Scandinaves, fut modifié par les institutions d'un législateur asiatique [270], et les idées, les traditions et les dogmes franchirent l'intervalle immense qui sépare la Perse de ces régions polaires.
[Note 268: ] [ (retour) ] Environ vingt-quatre ans avant J.-C. Dans cette opinion, M. Warton s'appuie de l'autorité des écrivains qui ont le mieux traité des antiquités du Nord. Il est d'accord avec M. Mallet, dans son excellente introduction à l'Histoire de Danemarck; et M. Mallet, à qui les mêmes sources avaient été ouvertes, a puisé préférablement dans l'islandais Torfæus, historien de la Norwège, au commencement du dix-huitième siècle. L'auteur anglais ne cite l'auteur français que sur un ou deux points seulement, tandis que le rapport entre eux s'étend à l'opinion presque entière.
[Note 269: ] [ (retour) ] Son nom était Sigge Fridulfson, ou fils de Fridulphe. Odin était le dieu suprême des Scythes; et Sigge prit ce nom, soit qu'il eût su se faire passer pour un homme inspiré par les dieux, soit parce qu'il était le premier prêtre du culte qu'on rendait au dieu Odin. (Mallet, ub. supr., ch. 4).
[Note 270: ] [ (retour) ] Je dis modifié et non créé. M. Grâberg de Hemsô, dans son excellent ouvrage italien intitulé: Saggio Istorico sugli Scaldi o antichi poeti Scandinavi, Pise, 1811, in-8º., établit fort bien que la conquête de la Scandinavie faite par Sigge ou Odin, ne changea en rien l'état civil, politique et moral de ces peuples, et que ce fameux législateur ne fit que le consolider davantage, en y imprimant les caractères d'un culte religieux plus circonstancié, d'un esprit tout guerrier, et de ce talent rare et sublime de régénérer les nations sans en détruire les institutions primitives. (P. 47, 48).
L'une des traditions, qui furent ainsi transportées dans le Nord, est celle de ces fées qui, sous le nom de Valkyries, président à la naissance et à la destinée des hommes, qui leur dispensent les jours et les âges, et qui déterminent la durée et les événements de la vie de chacun d'eux. On y voit aussi des génies lumineux qui habitent une ville céleste, et des génies noirs qui habitent sous la terre, ou de bons et de mauvais génies qui sont, en quelque sorte, les fées du sexe masculin [271]. «C'est ce dogme de la mythologie celtique ou scandinave, dit M. Mallet [272], qui a produit toutes les fables, la féerie, le merveilleux des romans modernes, comme celui des romans anciens est fondé sur la mythologie grecque et romaine.» Des pierres énormes, ou de longs rochers plantés debout, sur lesquels était posée une pierre platte d'une largeur immense, formaient les autels sacrés des Scandinaves et des autres nations celtiques [273]. On y reconnaît l'origine des pierres miraculeuses d'Irlande, dans le roman de Merlin. Les dragons ailés ne manquent pas dans l'Edda, dans le Code de la religion celtique, n'y eût-il que ce dragon noir qui dévorera les corps des malheureux condamnés au dernier jour [274]. Une simple erreur de mots peut aussi les avoir multipliés dans les fables puisées chez ces anciens peuples. L'art de fortifier les places y était très-imparfait. Leurs forteresses n'étaient que des châteaux grossièrement bâtis sur des rocs escarpés, et rendus inaccessibles par des murs épais et informes. Comme ces murs serpentaient autour des châteaux, on les désignait par un nom qui signifiait aussi dragons et serpents. C'était là que l'on gardait les femmes et les jeunes filles de distinction, qui étaient rarement en sûreté dans ces temps où tant de braves erraient de tous côtés cherchant des aventures; et cette coutume donna lieu aux anciens romanciers, qui ne savaient rien dire simplement, d'imaginer toutes ces fables de princesses gardées par des dragons, et délivrées par d'invincibles chevaliers [275].