[Note 279: ] [ (retour) ] Warton, ub. supr., p. 33 et 34; Mallet, introd., loc. cit.

Il s'en fit de semblables dans les Gaules. Les Scandinaves avaient conquis, dès le quatrième siècle, des pays voisins de celui des Francs. Vers le commencement du dixième, une partie de la France fut envahie par les Normands ou hommes du Nord, rassemblés sous leur chef Rollon; et quoique ces étrangers prissent en général les mœurs et les usages des peuples vaincus, ils durent cependant répandre dans ces parties de la France, et de là dans la France entière, leurs fictions [280]. Alors l'art des Scaldes avait atteint son plus haut point de perfection dans le pays d'où ce Rollon était venu [281]. On suppose qu'il avait amené avec lui plusieurs de ces poëtes, qui transmirent leur art à leurs enfants et à leurs successeurs. Ceux-ci, en adoptant le langage, la religion, les opinions de leur nouvelle patrie, substituèrent les héros du christianisme à ceux des païens leurs ancêtres, et commencèrent à célébrer Charlemagne, Roland et Olivier, dont ils embellirent l'histoire par leurs fictions accoutumées de géants, de nains, de dragons et d'enchantements [282]. C'est sans doute par ce moyen que notre Bretagne fut imbue des opinions ou plutôt des fictions orientales qu'on retrouve dans l'histoire fabuleuse portée de Bretagne en Angleterre, et traduite par Geoffroy de Monmouth. Cette origine est plus naturelle que celle qui suppose que ces mêmes fables y furent apportées par les Arabes, dont les invasions se firent toujours dans le midi de la France.

[Note 280: ] [ (retour) ] Warton, ub. supr., p. 55, 56.

[Note 281: ] [ (retour) ] M. Grâberg (ub. supr., p. 104) place l'époque la plus florissante de l'art des Scaldes dans les trois siècles qui s'écoulèrent depuis l'avènement de Harald au trône de Norwège, au neuvième siècle, jusqu'à la seconde moitié du treizième, où cet ancien art s'éteignit. Voyez Ibid., les causes de cette décadence, et p. 201-204, un tableau chronologique des Scaldes qui fleurirent dans chaque siècle, depuis le quatrième sous Odin, jusqu'au treizième inclusivement.

[Note 282: ] [ (retour) ] Warton, loc. cit., p. 60, note.

Cette circulation presque générale des inventions poétiques des Scaldes, et la popularité qu'il est naturel de supposer qu'elles durent acquérir, les enracinèrent pour ainsi dire en Europe. Dans les régions européennes où elles s'établirent d'abord, elles préparèrent les voies aux fictions arabes; dans les autres régions, elles les accompagnèrent et se combinèrent avec elles. Dans cette espèce de fusion il y avait tout à gagner pour les fictions du Nord. Les autres étaient plus brillantes, plus analogues à l'accroissement de la civilisation chez une nation ingénieuse et polie. Moins horribles et moins grossières, elles avaient dans leur nouveauté, leur variété, leur éclat, des moyens de séduction qui manquaient aux fables septentrionales. Aussi, si l'on veut comparer les enchantements tels qu'ils sont dans la poésie runique [283] ou scandinave avec ceux qui font le merveilleux des romans de chevalerie, on y trouvera des différences, toutes à l'avantage de ces derniers enchantements. Les premiers sont principalement composés de sortiléges et de charmes qui préservent des empoisonnements, émoussent les armes d'un ennemi, procurent la victoire, conjurent la tempête, guérissent les maladies ou rappellent les morts du tombeau; ils consistent à prononcer des paroles mystérieuses ou à tracer des caractères runiques. Les magiciens de nos romans sont surtout employés à former et à conduire une suite brillante d'illusions. Il y a une certaine horreur sauvage dans les enchantements scandinaves; la magie des romans présente souvent des visions et des fantômes agréables, souvent même, au milieu des terreurs les plus fortes, elle nous conduit à travers de vertes forêts, et fait sortir de terre des palais éclatants d'or et de pierreries: enfin, la magicienne runique est une Canidie, et la magicienne de nos romans une Armide [284].

[Note 283: ] [ (retour) ] On appelle runique la poésie scandinave, écrite en runes ou caractères runiques. «On ne peut douter, dit Court de Gebelin, que l'alphabet runique ne soit l'ancien alphabet connu sous le nom des Pélasges, et qui se conserva dans divers cantons du Nord, lorsque les Grecs s'en furent éloignés, en adoptant celui de vingt-deux lettres... On ne peut se dispenser de voir dans ces lettres (les runes) l'alphabet scytique, porté en Grèce par les Pélasges, long-temps avant Cadmus.» (Monde primitif, Origine du langage et de l'écriture, p. 462.) Voyez sur ces caractères la note 1 de l'ouvrage cité ci-dessus de M. Grâberg, su gli Scaldi, p. 29 et suiv.

[Note 284: ] [ (retour) ] Warton, ub. supr., p. 59, 60.

Avec leurs idées et leurs machines poétiques, les peuples du Nord répandirent aussi leurs inclinations, leurs institutions et leurs mœurs. De là vinrent cet amour et cette admiration exclusive de nos ancêtres pour la profession des armes; ces idées de point d'honneur, cette fureur du duel qui règne encore, et ces combats judiciaires qui heureusement n'existent plus, et les preuves par l'eau, par le feu, si long-temps regardées comme infaillibles, et toutes ces idées populaires, encore subsistantes, de magiciens, de sorciers, d'esprits et de génies cachés sous la terre ou dans les eaux. De-là aussi quelques habitudes sociales, propres, ce qui est très-remarquable, à adoucir les mœurs en même temps que tout le reste ne pouvait que les endurcir, et surtout, parmi ces habitudes, celle de placer les femmes au rang qu'elles avaient chez ces peuples, et où partout ils les firent monter.

Aucun trait ne distingue plus fortement les mœurs des Grecs et des Romains de celles des modernes, que le peu d'attention et d'égards que les premiers avaient pour les femmes, le peu de part qu'ils leur accordaient dans la conversation et dans le commerce de la vie, et le sort tout différent dont elles jouissent chez les nations policées de l'Europe. L'invasion des Goths est l'époque de ce changement. Ce sont des barbares qui ont fait faire à la civilisation ce pas immense, et l'origine de la galanterie européenne est due à des guerriers féroces [285]. Ils croyaient qu'il existait dans les femmes quelque chose de divin et de prophétique. Ils les admettaient dans leurs conseils, et les consultaient dans les affaires les plus importantes de l'état. Ils leur confiaient même la conduite des grands événements qu'elles avaient prédits. On trouve dans Tacite [286] et dans d'autres historiens [287] des traces de cette confiance et de ce respect. Il résultait, de ces priviléges, qu'ils accordaient à un petit nombre de femmes une déférence et une tendre vénération pour le sexe entier. S'il ne jouissait pas partout de la préséance, au moins dans la constitution de ces peuples y avait-il entre les deux sexes une parfaite égalité.