On pourrait dire aussi que la plupart de ces inventions n'a nullement besoin d'une origine septentrionale, et que nous nous donnons bien de la peine pour expliquer comment les merveilles de la féerie moderne provinrent des chants des Scaldes et des fables de l'Edda, tandis qu'elles ont une source toute naturelle dans les fictions mythologiques et poétiques des anciens. Le premier modèle des fées n'est-il pas dans Circé, dans Calypso, dans Médée? Celui des géants, dans Polyphème, dans Cacus, et dans les géants eux-mêmes, ou les Titans, cette race ennemie de Jupiter? Les serpents et les dragons des romans ne sont-ils pas des successeurs du dragon des Hespérides et de celui de la Toison d'or? Les magiciens! La Thessalie en était pleine. Les armes enchantées et impénétrables! Elles sont de la même trempe, et l'on peut les croire forgées au même fourneau que celles d'Achille et d'Énée. Les chevaliers invulnérables ne le sont pas plus que ce même Achille, au talon près; que ce même Énée, lorsque, à sa sortie de Troie, les traits ennemis se détournent et les flammes s'écartent de lui [290], et que le dompteur de chevaux Messape, que ni le fer ni le feu ne pouvaient blesser [291]. Mais il faut se bien rappeler qu'au onzième siècle, où naquirent les romans de chevalerie, Homère et Virgile étaient oubliés depuis long-temps; il n'existait plus en Europe de manuscrits du poëte grec, et ceux du poëte latin qui devaient reparaître à la renaissance des lettres, étaient ensevelis dans la poussière des bibliothèques non fréquentées de quelques couvents. Les fictions apportées d'un côté par les Arabes, de l'autre par les Normands, durent donc s'emparer de tous les romans latins, français ou espagnols, avant qu'on y pût voir la moindre imitation des anciens poëtes grecs et latins.
Flammam inter et hostes
Expedior, dant tela locum, flammæque recedunt.
(Æneid, t I. II, v. 32.)
At Messapus equûm domitor, Neptunia proles,
Quem neque fas igni cuiquam nec sternere ferro.
(Ibid., l. VII, v. 691.)
Quoi qu'il en soit, toutes ces recherches ne nous conduisent encore qu'à reconnaître la source primitive de quelques-uns des nouveaux ressorts mythologiques employés dans l'épopée romanesque; elles ne nous apprennent pas comment, en prenant pour point de départ, d'un côté l'histoire fabuleuse d'Artus, et de l'autre, l'histoire non moins fabuleuse de Charlemagne et de ses Pairs, ces ressorts ont commencé à être mis en mouvement; quels sont les premiers romans où on en a fait usage, et à qui en appartient l'honneur. Il paraît certain que, même en France, les romans de la Table ronde eurent cours avant ceux des douze Pairs, quoique ceux-ci fussent nationaux et dussent, au moins à ce titre, obtenir la préférence. Ici les faits parlent d'eux-mêmes, il ne faut que les réunir sous nos yeux.
Henri II, roi d'Angleterre, qui régna depuis 1154 jusqu'en 1189, était en même temps duc de Normandie et maître de plusieurs autres provinces de France [292]. On parlait français à sa cour; on y voyait, et des Normands, dont la langue primitive était le français, et des Anglais qui s'exerçaient, non-seulement à parler, mais à écrire dans notre langue. Henri l'aimait, la préférait: c'était sa langue habituelle. Plusieurs des romans de la Table ronde, le S. Graal, Lancelot, Perceval, etc., existaient dès-lors en Angleterre; ils étaient écrits en latin; il voulut qu'ils fussent traduits en prose française; il chargea de ces traductions quelques-uns de ces Anglais et Anglo-Normands: on en connaît six [293] qui travaillèrent successivement au seul grand roman de Tristan de Léonnois, regardé comme le premier de tous.
[Note 292: ] [ (retour) ] Ce n'est pas, certes, que les Anglais eussent conquis ces provinces; ils avaient la Normandie parce que, tout au contraire, un duc de Normandie les avait conquis; la Guyenne et le Poitou par le mariage de Henri II avec Éléonore, qu'avait impolitiquement répudiée Louis VII, etc.
[Note 293: ] [ (retour) ] Luces du Gast, Gasse-le-Blond, Gautier Map, Robert de Boron, Hélis de Boron, et Rusticien de Pise ou de Puise. Ce dernier nomme les cinq autres dans ce même ordre, à la fin d'un autre roman traduit par lui seul, celui de Méliadus de Léonnois, père de Tristan. Le passage où il les nomme est cité, Catalog. de la Vallière, t. II, p. 606 et 607, Nº. 3,990.
Quelques poëtes florissaient alors en France, Robert Wace, Chrestien de Troyes, et plusieurs autres. Wace était plutôt un historien, ou chroniqueur en vers, qu'un poëte; ses longs romans de Brut d'Angleterre et de Rou ou Rollon de Normandie, le prouvent [294]. Chrestien était un poëte, un vrai romancier; il avait translaté en vers, non des histoires, mais plusieurs fables tirées d'Ovide, et même son Art d'aimer [295]. Dès que cette traduction en prose du roman de Tristan lui fut connue, il s'empressa de la mettre en vers [296]; il y mit aussi Perceval le Gallois; il commença Lancelot du Lac, mais la mort l'empêcha de l'achever [297]. Il ne faut pas croire qu'il se bornât au rôle de simple versificateur; il ajoutait souvent du sien, disposait quelquefois les événements d'une manière toute nouvelle, ou tirait d'un seul épisode un roman tout entier [298]. Mais enfin la filiation de ces romans est bien établie; l'original était né en Angleterre; écrit en langue latine, il fut traduit en prose française, au douzième siècle, par ordre de Henri II, et mis aussitôt en vers par un ou deux poëtes français. Le langage de ces longs poëmes ayant vieilli, la langue et la versification s'étant améliorées dans le quatorzième siècle, la lecture en devint plus fatigante par leur mauvais style, qu'attrayante par la singularité et la variété des événements et des fictions. On les remit en prose dans le quinzième siècle; ce fut sous cette nouvelle forme qu'ils furent imprimés dès la fin de ce même siècle, ou au commencement du seizième; et ils ont vieilli à leur tour.
[Note 294: ] [ (retour) ] Voyez Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque impériale, etc. t. V, p. 21 et suiv,, la notice du roman de Rou, par M. de Brequigni.
[Note 295: ] [ (retour) ] Dans le prologue d'un de ses romans (Cligès ou Cliget), on voit qu'il avait traduit d'Ovide, outre ce poëme de l'Art d'aimer, la fable de Tantale qui sert aux dieux dans un repas son fils Pélops, et celles de Térée, de Progné et de Philomèle. Voici ces dix premiers vers qui sont une espèce de table des romans que Chrestien de Troyes avait faits ou mis en vers quand il commença celui de Cliget. Le roman qu'il cite au premier vers contient des aventures de chevaliers de la Table ronde, mais ne fait point partie de la grande série des romans dont cet ordre et son chef, le roi Artus, sont les héros.
Cil qui fist d'Eree et d'Enide
Et les commandemens d'Ovide
Et l'Art d'amors en romans mist,
Et le mors de l'espaule fist [B],
Del roi Marc et d'Ysselt la Blonde [C]
Et de la Hupe et de l'Aronde [D],
Et del Rossignol la Muance [E],
Un autre conte recommance
D'un varlet qui en Gresse fut
Del lignage le roi Artu.
(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds de Cangé, in-fol., Nº. 27, fol. 188, verso.)