CHAPITRE IV.
Suite de l'épopée romanesque; I Reali di Francia, roman en prose; poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; poëmes de la première époque, Buovo d'Antona, la Spagna, Begina Ancroja.
Les personnages merveilleux du roman épique ne sont pas seulement les magiciens, les fées et autres agents surnaturels; les principaux héros eux-mêmes sont au-dessus de la nature, et font des choses qu'il n'a jamais été donné aux hommes de faire. Quelques-uns de ces guerriers sont enchantés, et ne peuvent recevoir de blessures mortelles; d'autres possèdent des armes que les fées ont aussi touchées; ils font, avec ces armes, des exploits au-dessus de toute vraisemblance, ou qui ont, dans cette seule espèce de poëmes, une vraisemblance convenue. La plupart de ces héros sont de la création des poëtes romanciers, ou sont dans les romans, tout autres que dans l'histoire; dix siècles les séparent de nous; on nous a tant dit que l'homme a dégénéré, et il est si vrai du moins qu'il a perdu de sa force physique; nous nous soucions peu, à une telle distance, qu'on exagère cette perte en exagérant la supériorité qu'avaient sur nous, dans ce genre dont nous faisons peu de cas, des héros presque tous imaginaires.
Pour bien comprendre les différentes actions particulières qui font le sujet des principaux poëmes romanesques, il faudrait se faire d'abord une idée générale de ces héros qu'on y doit voir agir; mais leur grand nombre entraînerait de trop longs préliminaires; tous n'ont pas d'ailleurs la même importance, et il suffit, mais il est indispensable d'avoir quelque connaissance de ceux qui doivent jouer les premiers rôles. L'empereur Charlemagne, Roland son neveu, et Renaud, cousin de Roland, sont au-dessus de tous les autres; et comme ce sont eux qui ont le plus de rapport avec notre histoire, c'est en eux qu'il est le plus intéressant pour nous d'observer les altérations que des imaginations étrangères y ont faites. J'abrégerai ces explications; et ce qu'on trouve dans de gros livres, je tâcherai de le dire en peu de mots.
C'est de Charlemagne surtout qu'on peut dire que celui de l'histoire et celui des romans, sont deux différents Charlemagne. L'histoire le fait venir, comme on sait, de Pepin d'Héristal, petit-fils d'un autre Pepin [304], et père de Charles-Martel, qui eut pour fils Pepin-le-Bref, père de Charlemagne. Les romans le font descendre, au huitième degré en ligne directe, de l'empereur Constantin. Un vieux roman italien en prose, intitulé: I Reali di Francia, c'est-à-dire les Princes de la maison royale de France, contient cette filiation plus que suspecte [305], et la fait venir d'un fils de Constantin, nommé Fiovo, qui passa dans les Gaules et y régna. De ce Fiovo naquit Florel ou Fiorello; de Florel, Fioravante; et de celui-ci deux fils, Octavien-au-Lion et Gisbert-au-Fier-Visage. De Gisbert naquit Michel; de Michel, Constantin, surnommé l'Ange; et de ce Constantin, Pepin, père de Charlemagne. Cet empereur était donc issu de la branche cadette. Octavien, frère aîné de son trisaïeul Gisbert, eut pour fils Bovet; Bovet eut Guidon d'Antone; et celui-ci, Buovo, ou Beuves d'Antone, descendant, au même degré que Pepin, de Fiovo, fils de Constantin [306]. On verra bientôt pourquoi j'ai dû faire mention de cette branche aînée.
[Note 304: ] [ (retour) ] Pepin de Landen, ou Pepin-le-Vieux, qui avait été donné par Clotaire II pour gouverneur à son fils Dagobert I.
[Note 305: ] [ (retour) ] La première édition de ce roman, qui est fort belle, porte, à la fin, la date de Modène, 1491, in fol.; la seconde est de Venise, 1499, ibid.; toutes deux sont très-rares. La troisième, qui n'est pas commune, est en petit in-4º., sous ce titre: I Reali di Franza nel quale si contiene lu generatione di tutti i Re, ducchi, principi e baroni di Franza e de li paladini, colle battaglie da loro fatte; comenzando da Constantino imperatore fine ad Orlando conte d'Anglante, etc., Venezia, 1537. Il en a été fait, depuis, plusieurs autres éditions in-8º. Ce livre est des premiers temps de la langue italienne, et mis au nombre de ceux qui font autorité. On croit qu'il fut d'abord écrit en latin; quelques-uns même l'ont attribué, mais sans preuve, au savant Alcuin. Ce qui prouve qu'il ne peut être de lui, c'est qu'il y est question de l'Oriflamme, que nos rois ne firent porter dans les combats qu'au douzième siècle. (Louis VI, dit le Gros, fut le premier.) Quoi qu'il en soit, la traduction italienne est précieuse par l'antiquité des traditions fabuleuses et par la naïveté du style. On la juge de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle. Salviati en avait vu une copie, qu'il jugeait écrite vers l'an 1350.
[Note 306: ] [ (retour) ] Cette descendance des deux branches de la race prétendue de Constantin, et les exploits et aventures de chacun de ces héros, remplissent les cinq premiers livres du roman des Reali di Franza.
La naissance romanesque de Charlemagne et les aventures de sa mère Berthe-au-Grand-Pied, tiennent une bonne place dans ce vieux livre des Reali di Francia [307]. Tandis que l'histoire se tait sur la jeunesse de cet empereur, on en trouve ici les plus petits détails, mais tels que l'histoire n'en peut assurément faire aucun usage. On y voit Charles obligé de s'enfuir de Paris, après que le roi Pepin, son père, a été assassiné par deux bâtards qu'il avait eus d'une rivale de Berthe. La maison de Mayence, déjà ennemie de la sienne, trame et soutient cette intrigue; elle fait couronner roi l'aîné des deux parricides, met à prix la tête du jeune Charles; et ce qu'il y a d'édifiant, c'est que le pape Sergius, qui était mort, il est vrai, depuis plus de soixante ans [308], excommunie tous ceux qui oseraient donner asyle au fugitif [309]. Caché d'abord dans une abbaye, sous le nom de Maine, ou de Mainet (Maino ou Mainetto), Charles se sauve ensuite en Espagne; il est introduit sous le même nom à la cour de Galafre, roi sarrazin, qui habitait Sarragoce et régnait sur toutes les Espagnes. Il entre au service de ses trois fils, Marsile, Bulugant et Falsiron, les mêmes contre lesquels il eut dans la suite de si terribles guerres à soutenir.
[Note 307: ] [ (retour) ] Elles occupent les dix-sept premiers chapitres du sixième et dernier livre.