Milon n'eut pendant cinq ans, pour subsister dans cette grotte, lui, sa femme et son fils, que les aumônes qu'on lui faisait et qu'il allait tous les jours chercher à Sutri. Cet état de misère lui devint insupportable; il résolut d'aller tenter la fortune, dit adieu à sa femme, lui recommanda son fils, et partit. Il se rendit d'abord en Calabre, d'où il passa en Afrique, au service du roi Agolant, personnage qui doit jouer un grand rôle dans les romans épiques, ainsi que ses deux fils, Trojan et Almont. Milon, caché sous le nom significatif de Sventura, fait des exploits admirables contre les ennemis de ces princes, passe avec eux en Perse, puis dans l'Inde, et puis on ne sait où, car ici on le perd de vue, et il ne reparaît plus dans le roman [314].
[Note 314: ] [ (retour) ] Ibidem, c. 55 et 56. A la fin du chapitre suivant, l'auteur annonce le retour d'Agolant en Afrique, et son passage prochain en Italie avec son fils Almont, come la historia tocca seguendo; ce qui fait voir que le roman n'est pas fini, et que ce sixième livre devait être suivi de quelques autres. Les faits sont ici très-différents de ce qu'ils sont dans le romant espagnol, d'où les auteurs de la Bibliothèque des Romans ont tiré l'histoire des premières années de Roland. Voy. premier volume de novembre 1777. Je les donne dans toute leur simplicité, d'après les Reali di Franza, qui sont la source primitive, ou tirés immédiatement de cette source.
Cependant le petit Roland son fils, resté dans cette grotte, près de Sutri, avec sa mère, grandissait, et donnait à la malheureuse Berthe des espérances et des craintes. Son courage et sa force extraordinaire le distinguaient parmi les polissons de son âge; il le regardaient comme leur chef; quoiqu'il les battît quelquefois, ils partageaient avec lui leurs petites provisions, et lui en donnaient même pour sa mère. Comme il était presque nu, quatre d'entre eux firent une quête et ramassèrent de quoi acheter du drap pour lui faire un habit; deux achetèrent du drap blanc et deux du drap rouge; de ces quatre pièces réunies on fit un habit où le blanc et le rouge étaient divisés par quartiers; et c'est de cette petite circonstance, dont il eut le noble orgueil de vouloir conserver le souvenir, qu'il prit dans la suite le nom de Roland du Quartel [315].
[Note 315: ] [ (retour) ] Orlando dal quartiere, ub. supr., c. 60.
Peu de temps après, Charlemagne alla se faire couronner à Rome empereur d'Occident. A son retour, il passa quelques jours à Sutri. Il y mangeait en public. Le petit Roland eut un jour la hardiesse de s'approcher de la table de l'empereur, et d'y prendre un plat chargé de viandes pour l'aller porter à sa mère. Il y revint un second jour, même un troisième. Charlemagne, pour l'effrayer, tousse en grossissant sa voix; l'enfant, sans s'étonner, quitte le plat qu'il tient, prend Charles par la barbe, en lui disant: Qu'as-tu? et son regard, fixé sur l'empereur, était plus fier, dit le romancier, que celui de l'empereur même [316]; puis reprenant son plat, il se sauve comme les deux premières fois. Charles, averti d'ailleurs par un songe, trouve à cela quelque chose d'extraordinaire. Il ordonne de suivre cet enfant, mais de ne lui point faire de mal. Trois chevaliers qu'il charge de cette commission suivent Roland jusqu'à la grotte; ils y entrent: Roland veut se défendre avec un bâton; sa mère le retient; couverte, comme elle l'est, des livrées de la misère, les chevaliers ne la reconnaissent pas; ils lui demandent qui elle est: «Je suis, répond-elle en rougissant, je suis la malheureuse Berthe, fille du roi Pepin, sœur de Charlemagne, femme du duc Milon d'Anglante; et cet enfant est son fils et le mien.» Les trois chevaliers se jettent à ses genoux, jurent d'être ses défenseurs auprès de l'empereur son frère, vont demander sa grâce, et l'obtiennent. Charles révoque le décret de bannissement qu'il avait porté contre Milon, et fait aussi révoquer l'excommunication du pape; il adopte Roland pour son fils, et revient en France [317].
[Note 316: ] [ (retour) ] Ibid., c. 66.
[Note 317: ] [ (retour) ] L'auteur du roman espagnol dont nous avons parlé ci-dessus, donne ici carrière à son imagination. Il n'a point fait voyager Milon, il l'a fait se noyer dans une rivière entre Rome et Sutri; mais une fée l'a retiré du fond des eaux. Lorsque Charlemagne revient en France, elle l'attend dans le Piémont, rend Milon à son épouse, et le fait rentrer en grâce auprès de l'empereur, qui consent à leur mariage. La fête en est célébrée pendant trois jours dans un palais magnifique, que la fée avait fait élever exprès au pied des Alpes, et qui disparaît quand Charlemagne, Milon, Berthe et Roland ont repris le chemin de France. On voit que cette fiction est d'un temps bien postérieur à celui où furent écrits les Reali di Franza, et l'on peut juger par ce seul trait des modifications que le génie espagnol fit subir à nos anciens romans, quand ils eurent passé les Pyrénées. L'auteur espagnol est Antonio de Eslava, et le titre de son roman: Los Amores de Milon de Anglante, etc.
De retour à Paris, il rendit à son neveu les terres et les seigneuries de Milon, dont il s'était emparé, et lui donna les titres de comte d'Anglante et de marquis de Brava. Roland, croissant toujours en faveur auprès de Charlemagne, devint le plus ferme appui de sa couronne; bientôt même il le devint de la chrétienté toute entière, et reçut du souverain pontife le titre de gonfalonnier de l'Église et de sénateur des Romains [318].
[Note 318: ] [ (retour) ] Reali di Franza, l. VI, c. 70.
Telle est la fin de ses aventures dans les Reali di Francia. D'autres romans en ont donné la suite; ils représentent Roland, héritier des biens et des titres de son père, effaçant tous les autres pairs de France par sa bravoure, sa force prodigieuse; et l'éclat de ses faits d'armes, mais bientôt exposé à plus d'une infortune, tantôt bien, tantôt mal, avec l'impérieux et tout-puissant Charlemagne; quelquefois obligé de s'éloigner de la France, et d'aller, dans des aventures lointaines, s'exposer aux plus grands dangers. Il vint à bout des plus difficiles, qui ne firent que répandre dans toutes les parties du monde la gloire de son nom. Il se rétablit enfin à la cour de Charlemagne et y vécut dans la plus grande faveur.