Pendant son absence, Berthe sa mère, lasse du veuvage, avait épousé Ganelon, que Charlemagne avait alors fait comte de Ponthieu. Ce perfide Mayençais n'en fut pas moins l'irréconciliable ennemi de Roland et de sa maison: il lui suscita sans cesse de nouveaux dangers et de nouveaux malheurs, et finit par être, à Roncevaux, la cause de sa défaite et de sa mort.
A l'égard de Renaud de Montauban, cousin du comte d'Anglante, et neveu de l'empereur au même degré que lui, les Reali di Francia ne disent rien de son histoire. Il faut la chercher dans nos vieux romans français [319]. On y apprend que Beuves d'Antone eut pour fils Bernard de Clairmont, qui laissa, entre autres enfants, Beuves d'Aigremont, Aymon de Dordogne, Otton d'Angleterre, et Milon d'Anglante. Nous venons de voir que Roland était fils de ce dernier: d'Otton naquit du duc Astolphe, et de Beuves d'Aigremont le magicien Maugis et Vivian. Aymon de Dordogne eut quatre fils, célèbres sous le nom des quatre fils Aymon, Renaud, Alard, Guichard ou Guiscard, et Richardet; et une fille aussi célèbre que ses frères, la belle et intrépide Bradamante. Les deux cousins, Roland et Renaud, rivaux de gloire, furent souvent brouillés ensemble, et devinrent même tout-à-fait ennemis. Renaud ayant tué un neveu de Charlemagne, nommé Bertholet, avec qui il jouait aux échecs, et qui trichait au jeu, l'empereur voulut le faire arrêter, lui, ses frères et son père: ils se sauvèrent tous à Montauban, et s'y fortifièrent. Charlemagne marcha contre eux à la tête d'une armée, où Roland commandait un corps de dix mille chevaliers.
[Note 319: ] [ (retour) ] Les quatre fils Aymon, Renaud de Montauban, la Conquête de Trébizonde par Renaud, Maugis d'Aigremont, etc.
Dans le cours de cette guerre, les quatre frères s'échappent de Montauban, qui se défendait toujours, et se trouvent réduits à de telles extrémités, qu'ils sont obligés, pour subsister, de se faire voleurs de grand chemin, malheur qui arriva, dans ces bons siècles, à plus d'un noble chevalier. Ils deviennent la terreur du pays qui borde la Meuse, où ils s'étaient retranchés dans un château fort. Rentrés dans l'intérieur de la France, ils continuent d'être en guerre avec l'empereur. Renaud épouse Clarice, sœur d'Yon, roi de Bordeaux. Il remporte sur Charlemagne et sur ses chevaliers quelques avantages; mais enfin, obligé de céder à des forces si supérieures, il ne parvient à faire la paix qu'à des conditions dures et humiliantes. L'une des plus douces est d'aller, avec ses frères, défendre les chrétiens en Palestine, et reconquérir le saint Sépulcre. Là, il éprouve de nouveaux malheurs, mais aidé par les enchantements de son cousin Maugis, qui, après s'être fait ermite, avait quitté sa retraite pour le suivre, il s'illustre par de si grands exploits, il revient en France, chargé de si belles et de si précieuses reliques, pour les offrir à l'empereur, qu'il rentre tout-à-fait en grâce auprès de lui. Il se réconcilie aussi avec Roland, et ils partagent entre eux la gloire d'être les plus solides appuis du trône de Charlemagne.
Tels sont, dans les plus anciens romans français, espagnols et italiens, les trois principaux personnages dont l'épopée italienne s'est emparée. Nous allons voir maintenant comment elle les fait agir, quelles aventures elle leur attribue, et comment elle entremêle ces aventures avec celles d'autres héros, ou pris comme eux dans de vieux romans, ou entièrement imaginaires. Je vais remonter un peu haut, et entrer dans des détails qui ne seront peut-être pas tous intéressants. Il me serait beaucoup plus facile de ne dire, comme tant d'autres l'ont fait, que des généralités sur ces premiers efforts de la muse épique moderne; mais l'objet que je me propose en général dans cet ouvrage ne serait pas rempli. Il est évident que l'Iliade n'est pas le plus ancien poëme qu'aient eu les Grecs. Si l'on retrouvait enfin les essais informes des poëtes qui précédèrent Homère, on aimerait à y observer les fictions primitives, les formes originelles, les développements graduels de l'art, jusqu'au moment où il atteignit ce haut degré de perfection que lui donna le génie du chantre d'Achille. On en connaîtrait mieux ce génie même.
L'action du plus ancien de ces romans épiques qui nous soit resté est antérieure au règne de Charlemagne. Le héros est ce Beuves d'Antone, descendant, comme Charlemagne lui-même, de l'empereur Constantin, et bisaïeul de Milon d'Anglante, père de Roland. Buovo d'Antona est le titre du poëme [320]; il est écrit, comme ils le sont tous, en octaves, ou ottava rima. Cette mesure de vers, dont l'invention appartient à Boccace, mais qu'il n'avait pas perfectionnée, était bien plus imparfaite encore dans ces poëmes grossiers qu'elle ne l'avait été dans les siens. Voici quel est en abrégé le sujet du Buovo d'Antona.
[Note 320: ] [ (retour) ] Buovo d'Antona, canti XXII, in ottava rima, Venezia, 1489; souvent réimprimé depuis, et avec cet autre titre: Buovo d'Antona nel qual si tratta delle gran battaglie e fatti che lui fece, con la sua morte, etc.
Brandonie, mère de Beuves, fait assassiner Guidon son mari, duc d'Antone, par Dudon de Mayence, qu'elle épouse, et qu'elle rend ainsi maître et seigneur d'Antone et de Mayence à la fois. Le jeune Beuves, encore enfant, s'enfuit sous la conduite de Sinibalde, son père nourricier, et d'une troupe de cavaliers commandée par Thierry, fils de Sinibalde. Dans la rapidité de leur fuite, l'enfant tombe de cheval sans qu'on s'en aperçoive, et reste étendu sur la terre. Dudon, qui les suivait de près, l'enlève sur son cheval, et retourne à toute bride à Antone. Quelque temps après, étant à la campagne, il croit voir dans un songe le jeune Beuves qui lui plonge un couteau dans le cœur. Il se décide à le prévenir, et l'envoie demander à sa mère pour le tuer. Brandonie lui fait répondre qu'il peut être tranquille, et qu'elle l'en défera elle-même. Elle veut empoisonner son fils; il est averti par une bonne domestique, s'échappe encore une fois, et arrive au bord de la mer: il y trouve des marchands qui l'enlèvent, l'emmènent en Arménie, et le vendent au roi [321].
[Note 321: ] [ (retour) ] Chants I et II.
Beuves avait atteint l'adolescence. Il devient amoureux de Drusiane, fille du roi, qui conçoit pour lui une passion très-vive. Le roi fait ouvrir un grand tournoi pour éprouver les amants de sa fille. Beuves entre en lice et renverse deux fois un des rois qui prétendent à la main de Drusiane. Un autre rival, fils du soudan de Boldraque, vient peu de temps après attaquer avec une armée le roi d'Arménie, pour conquérir sa fille. Ce soudan commande en personne. Le roi est vaincu, et fait prisonnier; mais Beuves le délivre, le remet sur le trône, et tue le fils du soudan. Après plusieurs aventures, ne pouvant obtenir Drusiane de son père, il la détermine à s'enfuir avec lui. Des aventures nouvelles l'attendaient dans cette fuite. Drusiane brave toutes les fatigues et tous les dangers. Les deux époux s'enfoncent dans les forêts, où Beuves exerce sa valeur contre des géants, des lions, des serpents et des ours. Drusiane accouche de deux fils. Elle les nourrit, les emporte courageusement avec elle, et continue de suivre son époux.