Enfin, après un long trajet, Beuves rencontre Thierry et sa troupe, qui lui étaient restés fidèles, revient à Antone, parvient à en chasser par ruse l'usurpateur Dudon [322], se défait de tous les Mayençais, et punit sa mère par un supplice aussi recherché que barbare. Il la fait murer tout entière, à l'exception de la tête. Dans cette position cruelle, on la nourrit de pain sec et d'eau. Elle y reste un an, et meurt enfin après de longues et insupportables souffrances. Le poëte dit froidement, en finissant ce récit, qu'il la fit ensuite ensevelir richement [323].
[Note 322: ] [ (retour) ] Il l'avait blessé dans un combat. Il se déguise en médecin, est introduit auprès du malade, se fait connaître quand il est seul avec lui, en tirant de dessous sa robe la terrible épée qui l'avait blessé, le force de se faire mettre à cheval et de sortir de la ville, où il s'était ménagé un parti puissant, et dans laquelle, au son d'un cor qu'il fait entendre, ses troupes, qui étaient embusquées, pénètrent de toutes parts.
[Note 323: ] [ (retour) ] Buova d'Ant., c. XII, st. 20.
Dudon se réfugie auprès du roi Pepin, qui lui donne asyle. Beuves poursuit les Mayençais, en tue un grand nombre, fait pendre tous ceux qu'il fait prisonniers, attaque et prend Pepin lui-même, tue de sa main le traître Dudon, le fait écarteler et exposer par quartiers sur des fourches patibulaires, et met ensuite Pepin en liberté. Au milieu de cette expédition, il y a une scène plaisante, ou qui le serait du moins si le poëte avait eu le talent de raconter. Le roi Pepin est si émerveillé des prouesses de Beuves d'Antone, qu'il croit que ce n'est point un guerrier, mais un démon qui en a pris la figure. Il envoie vers lui son chapelain pour l'exorciser. Le bon abbé s'avance à cheval, tenant une croix dans sa main, et chantant le Te Deum [324]. Il arrive auprès de Beuves, et prononce très-sérieusement les paroles de l'exorcisme [325]. Beuves s'impatiente à la fin, pousse son cheval Rondel, court après l'exorciseur qui s'enfuit à toute bride, le saisit par son capuce, et le reconduit à grands coups de pommeau d'épée. Le pauvre prêtre va conter à Pepin sa mésaventure. «Ce n'est, lui dit-il, ni un démon ni un esprit: c'est, je vous le jure, sire, un homme en chair et en os, et j'en ai pour preuve qu'il m'a rompu les miens.» On voit qu'il faudrait le pinceau de l'Arioste, ou même du Berni, pour rendre cette scène comique; mais l'auteur de ce misérable ouvrage était bien loin de deviner les secrets de leur style.
E poi monte a cavallo humil e pio,
Ed una croce in mon hebbe pigliato
Inverso Buovo ch' un diavolo reo
Crede che sia, li canta il Tadeo.
(c. XIII, st. II.)
Buovo congiura dicendo il prefatio.
(st. 12.)
Les autres exploits de Beuves sont contre les Sarrazins. Tandis qu'il bat une de leurs armées en Sardaigne, qu'il en tue une partie et convertit le reste, une autre armée vient assiéger Antone. Beuves revient, leur fait lever le siége, et ensuite celui de Paris qu'ils avaient aussi formé. Après les avoir vaincus en France, il va les combattre en Hongrie, remporte de grandes victoires, convertit à la foi chrétienne et fait baptiser tout le pays; car ce fils parricide, qui avait fait périr avec tant de barbarie une mère, coupable, il est vrai, mais enfin une mère, était un chrétien très-fervent, et un très-ardent convertisseur.
Il met glorieusement à fin d'autres grandes entreprises en Europe et en Asie, et revient enfin à Antone, couvert de gloire, espérant y passer désormais des jours tranquilles avec sa chère Drusiane. Mais il a, bientôt après, la douleur de la perdre; et lui-même est assassiné dans une église, par un Mayençais, que Raymond, devenu chef de la maison de Mayence, avait chargé de ce crime, pour venger sa famille presque entièrement détruite. C'est de ce Raymond que descendait le traître Ganelon, que nous avons vu devenir le beau-père de Roland, et qui fait, dans la plupart des romans épiques dont nous aurons à parler, un rôle si vil et si odieux.
On voit que ce ne sont pas les atrocités qui manquent dans l'action de ce poëme, surtout dans la première partie. Cette famille des ducs d'Antone y ressemble assez, pour les crimes, à celle d'Agamemnon. Mais quelle est cette ville d'Antone, chef-lieu de leur puissance? C'est ce que le poëme n'indique en aucun endroit. Le roman des Reali di Francia la place en Angleterre près de Londres, et dit qu'elle fut fondée par Bovet, aïeul de Beuves; qu'a environ trois milles de cette ville, au-delà d'une rivière, était une colline assez élevée, sur laquelle Bovet avait fait bâtir un fort, qu'il nomma le fort St.-Simon [326]. Or, dans le poëme dont Beuves est le héros, il est plusieurs fois question de la citadelle St.-Simon, comme d'un fort voisin d'Antone. On trouve aussi dans d'autres anciens romans, que Beuves était sorti d'Angleterre [327]. Jean Villani s'est donc trompé lorsqu'il a dit dans sa Chronique [328] que la ville de Volterre en Italie, ville très-ancienne, bâtie par les descendants d'Italus, fut appelée Antonia, et que c'est de-là, selon les romans, qu'était le bon Beuves d'Antone. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce qui l'a fait se tromper ainsi; mais on peut tirer de son erreur une conséquence très-juste sur l'antiquité de ce poëme; c'est qu'il était déjà composé et même très-connu du temps de Villani. Cet historien mourut en 1348; le poëme est donc antérieur à cette époque. D'un autre côté, dans la stance antépénultième du dernier chant, il est question du Dante:
Dante que scrisse, non come bisogna, etc.