[Note 334: ] [ (retour) ] L'auteur paraît quelquefois confondre le père et le fils, comme dans ce début du chant XIV:

Eterno padre, ch'il mondo creasti

E pe'l peccato tu moristi in croce.

Dans sa dernière octave, il prie le souverain Jupiter, il sommo Giove, d'accorder à lui et à ses lecteurs une longue vie, et Jésus-Christ de leur donner à tous la grâce de mériter d'être admis dans son royaume. Tout cela est de très-bonne foi. On ne doit point se scandaliser de voir ici Jupiter et Jésus-Christ figurer ensemble. Sommo Giove est un nom poétique que tous les anciens poëtes italiens donnent à Dieu, comme ils donnent celui de Pluton ou de Dite au diable, sans songer ni à Pluton ni à Jupiter.

Ce poëme est à peu près le seul dont l'action remonte au-delà du règne du Charlemagne. Cet empereur et ses douze pairs font le sujet de presque tous les autres; et ce n'est plus le roman des Reali di Francia, mais la prétendue chronique du paladin et archevêque Turpin qui en est la source commune. Cette chronique ne commence, comme je l'ai dit précédemment, qu'à la dernière expédition de Charlemagne en Espagne, et finit par la fatale défaite de Roncevaux, effet des trahisons de Ganelon de Mayence, dans laquelle périt, avec Roland et Olivier, l'arrière-garde presque entière de l'armée française. Le poëme le plus immédiatement tiré de cette chronique, est intitulé: La Spagna, l'Espagne [335]; il comprend, en quarante chants, cette dernière expédition de Charlemagne, jusqu'à la bataille de Roncevaux, et dans le dernier chant, la vengeance que tire l'empereur de la trahison qui avait fait périr la fleur de son armée.

[Note 335: ] [ (retour) ] Son titre entier est dans les plus anciennes éditions Questa si è la Spagna historiata. Incumincia il libro volgare dicto la Spagna in 40 cantare diviso, dove se tracta le battaglie che fece Carlo magno in la provincia de Spagna, Milano, 1519, in-4º.; Venezia, 1568, in-8º.; et dans les éditions postérieures: Libro chiamato la Spagna, qual tratta li gran fatti e le mirabil battaglie che fece il magnanimo rè Carlo magno nelle parti della Spagna, Venezia, 1610, in-8º., etc.

La cause de l'expédition n'est pas la même dans le poëme que dans la chronique. Dans celle-ci, l'apôtre saint Jacques apparaît à Charlemagne pendant une belle nuit, et lui propose d'aller combattre les Sarrazins qui ont détruit le tombeau qu'il avait en Galice; de rétablir ce tombeau où il faisait autrefois de si beaux miracles, et de faire même bâtir sur le tombeau une église. Charles se met en campagne sur ce seul motif. Dans le poëme, après avoir triomphé de tous ses ennemis, avoir vaincu les mécréants, et s'être rendu maître de toute la chrétienté, il lui prend un jour envie de conquérir l'Espagne [336], occupée alors par les Sarrazins. Il assemble ses barons, leur rappelle qu'en mariant son neveu Roland avec Alde-la-Belle, il lui avait promis la couronne d'Espagne, et leur déclare qu'il est temps d'accomplir sa promesse; ils sont tous de cet avis, et font serment de le suivre en Espagne et de l'aider à en mettre la couronne sur la tête de Roland.

[Note 336: ] [ (retour) ] Canto I.

La conduite et les principaux événements de la guerre sont à peu près les mêmes dans le poëme et dans la chronique. Le poëte a seulement coupé son action par deux épisodes qui peuvent donner une idée de son génie et du goût de son temps. Dans une altercation très-vive entre Roland et l'empereur, ce dernier s'oublie jusqu'à jeter à son neveu son gantelet de fer au travers du visage. Cet affront met le paladin en fureur: il veut tuer Charlemagne; on a peine à le retenir. Obligé de céder à ses amis, il prend le parti de quitter l'armée; on a beau dire tout ce qu'on peut pour l'en empêcher; on lui répète en vain que Charlemagne est maître absolu, que le plus brave et le plus puissant, s'il le bat, ne doit même rien dire [337], tout cela ne le persuade pas; il part, et va, tout en colère, conquérir la Syrie, la Palestine, et ce qui est ici nommé la terre de Lamech; il tue ou convertit et baptise les rois, les armées, les peuples entiers, et revient, après avoir ainsi passé son humeur, se réconcilier avec son oncle.

[Note 337: ] [ (retour) ]

Che'l migliore che sia e più possente

S'egli il batesse, non deve dir niente.

(La Spagna, cant. XIV.)

Voilà le premier épisode, voici le second: Roland, de retour en Espagne, inspire à l'empereur des craintes sur l'état où il a laissé son royaume, et sur le vicaire ou vice-roi à qui il en a confié le gouvernement [338]. C'était Macaire, neveu de Ganelon, duc de Mayence et de Ponthieu. Le crédit de cette famille s'était beaucoup accru depuis que Ganelon, en épousant Berthe, était devenu beau-frère de l'empereur; et son ambition augmentait avec son crédit. Un soudan que Roland avait converti en Asie, lui avait fait présent d'un livre de grimoire; il l'ouvre, fait un cercle, jette les cartes [339], lit la formule d'évocation, et aussitôt une foule de démons paraît et demande ses ordres. Il les congédie tous, à l'exception d'un seul, de qui il apprend que Macaire, ayant persuadé à la reine et à toute la France que Charlemagne a péri en Espagne avec son armée, doit le lendemain matin même épouser la reine, et se faire couronner empereur. Il n'y a pas de temps à perdre; le diable se change en un grand cheval noir, et emporte, pendant la nuit, Charlemagne en l'air jusqu'à Paris. Après un trajet si heureux et si rapide, Charles pensa échouer au port [340]. Arrivé sur la cour de son palais, et encore porté sur sa monture, il sentit une joie si vive, qu'il fit le signe de la croix pour remercier le ciel. A ce signe, le diable se sauve, et le laisse tomber sur les degrés de l'escalier; mais par la permission divine, l'empereur ne se fit point de mal [341].

[Note 338: ] [ (retour) ] Cant. XX.