L'Empereur était alors en guerre, comme il l'est dans tous ces poëmes, et la France attaquée par une armée de Sarrazins: la reine Ancroja, sœur du roi Mambrin, que Renaud avait tué de sa main, commande cette armée. Les exploits de Roland, de Renaud, de ses frères, ceux de cette reine guerrière et des autres chefs sarrazins, la rivalité entre les maisons de Mayence et de Clairmont, et les trahisons de cette perfide maison de Mayence, forment les principaux incidents de ce poëme; des tours de magie, des géants, des dragons, des centaures en font les ornements. L'Ancroja est invincible; elle remporte de grandes victoires, et met la France et Charlemagne aux abois, jusqu'à ce que Roland, que divers incidents avaient toujours éloigné, et qui n'avait encore pu parvenir à se mesurer avec elle, y réussit enfin, et lui livre un long et terrible combat [363].
[Note 363: ] [ (retour) ] Cant. XXX.
Deux fois il est près de la vaincre, et lui propose de se faire chrétienne et de renoncer à Mahomet. La reine lui fait des objections et des questions. La première fois, elle ne comprend pas comment une femme a pu devenir mère et rester vierge. Jamais, sous la loi de Mahomet, on n'a rien entendu de pareil [364]. Roland le lui explique par deux comparaisons: la première, du verre, au travers duquel les rayons du soleil passent sans le rompre, et la seconde, des fleurs, dont les abeilles tirent du miel sans que la substance et le fruit en soient altérés [365]. L'Ancroja ne trouve pas cela bien clair, et elle recommence à se battre. La seconde fois, c'est la Trinité qui l'arrête. Elle ne comprend pas du tout comment trois peuvent ne faire qu'un; Roland explique sur nouveaux frais; il fait quatre comparaisons: dans l'œil, le blanc, le noir et la prunelle; dans une bougie, la cire, la mèche et la lumière ne font qu'un; pendant l'hiver, l'eau, la neige et la glace sont une seule et même chose, et quand le soleil les fond, le tout retourne en eau. «Vois, lui dit-il enfin, ce bouclier que je tiens à mon bras, et que tes coups ont mis en si mauvais état; une partie est en pièces sur la terre, et le reste percé à jour en trois endroits; quand je l'oppose au soleil, trois rayons le traversent, et quand je l'abaisse, ces trois rayons se réunissent en un seul corps de lumière [366].» Pour cette fois, l'Ancroja se met en colère, et lui déclare qu'il la hachera par morceaux avant de lui faire croire un mot de tout cela. Le combat recommence encore. Enfin Roland la tue, tranche ainsi les difficultés, et termine la guerre.
Fra la nostra lege mai non s'ode dire
Che mai nessuna senza homo a lato
Potesse per nessun caso partorire
Se prima de luxuria non se sia peccato.
Si come el vetro non se rompe o spezza
El fiore non perde l'alimento e frutto,
Così ful corpo suo de tanta altezza,
Che per virtù de Dio fu netto tutto.
[Note 366: ] [ (retour) ] Ce singulier Catéchisme est imité du chap. 16 de la Chronique de Turpin, dans lequel Roland, prêt à tuer Ferragus, le catéchise de même, et se sert aussi de comparaisons pour lui faire comprendre le mystère de la Trinité. Dans une lyre, lui dit-il, il y a trois choses quand on en joue, l'art, les cordes et la main, et pourtant il n'y a qu'une lyre; trois choses dans une amande, l'écorce, la coque et le fruit, et c'est une seule amande; trois choses dans le soleil, la lumière, l'éclat et la chaleur, et ce n'est qu'un soleil; trois choses dans une roue, le moyen, les rais et les jantes, et tout cela ne fait qu'une roue; enfin, n'as-tu pas en toi-même un corps, des membres et une ame? et cependant tu n'es qu'un seul homme.--La différence entre l'Ancroja et Ferragus est que celui-ci dit qu'à présent il entend très-bien la Trinité; mais il lui reste à comprendre la manière dont le père a engendré le fils, et surtout dont ce fils est sorti d'une vierge restée vierge. Roland le lui explique, non plus par des comparaisons, mais par la toute-puissance de Dieu, par la création d'Adam, par la naissance spontanée du charençon dans les fèves, du ver dans le bois ou dans d'autres substances, des abeilles, de plusieurs poissons, oiseaux et serpens. (La physique de ce temps-là n'en savait pas davantage.) L'auteur imite ici Turpin sans le dire; ailleurs il prétend l'imiter en parlant de choses dont il n'est nullement question dans Turpin. Dès le commencement de son action, où il ne s'agit encore que de Guidon-le-Sauvage, de Renaud, de sa famille et de Montauban, dont on sait que Turpin ne parle pas, il dit:
Tornati in Monte Alban con molta festa,
Come raconta Turpin mio autore.
(C. II, st. 33.)
Il courait donc, sous le nom de Turpin, des Chroniques avec d'autres aventures ou d'autres faits que ceux que nous y connaissons, ou ce n'est qu'une plaisanterie de l'auteur; elle ôterait aux poëtes qui, dans la suite, en ont fait de pareilles, le mérite de l'invention.
Voilà quel est, en peu de mots, le sujet du poëme, autant que je l'ai pu saisir en le parcourant rapidement; car, je l'avoue, malgré tout mon zèle et une sorte de courage assez exercé dans ce genre, il m'a été impossible de lire trente-quatre énormes chants, écrits du style le plus plat, et qui contiennent à vue d'œil environ cinquante mille vers. Chacun de ces chants commence par une prière; le plus grand nombre est adressé à la vierge Marie; d'autres au Dieu suprême, au Père éternel, au Fils, à la Trinité, à la Sagesse éternelle; l'exorde d'un chant est le Gloria in excelsis; celui d'un autre, Tu solus sanctus Dominus, etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent aider le poëte à raconter les combats et les prouesses de ses chevaliers, ou d'autres choses plus mondaines encore, quelquefois même assez peu décentes au fond, et plus que naïvement contées.
Par exemple, la reine Ancroja devient amoureuse de Guidon-le-Sauvage. Elle a fait prisonniers la plupart des paladins français; elle lui propose de les mettre en liberté, s'il veut se rendre à ses désirs. Guidon ne veut point de cette bonne fortune. L'enchanteur Maugis, plus hardi, emploie la magie pour prendre la figure de Guidon, trompe la reine, l'étonne par ses galants exploits, et délivre les paladins. La crudité des expressions ne peut même se laisser entrevoir [367]; et notez que ce chant commence par l'Ave Maria en toutes lettres.
[Note 367: ] [ (retour) ] Cant. XXVIII, st. 36.
Ce long et ennuyeux ouvrage, imprimé pour la première fois à la fin du quinzième siècle, paraît à peu près du même temps que les deux autres, et sans doute il avait couru long-temps manuscrit. Il avait été, peut-être pendant plus d'un siècle, chanté dans les rues avant de recevoir les honneurs de l'impression. L'auteur ne s'est point nommé, et personne ne s'est soucié de le connaître. Mais le style ressemble beaucoup à celui de Beuves d'Antone, et tout annonce que les deux poëtes étaient compatriotes et à peu près contemporains. Les noms de Charlemagne, de Roland, de Renaud et des autres paladins de France, et la renommée de leurs exploits étaient donc généralement répandus en Italie dès la fin du treizième siècle, et les places publiques de Florence avaient mille fois retenti des plates octaves de ces poëtes du premier âge, avant qu'aucun véritable poëte eût entrepris de traiter des sujets qui réunissaient cependant ce qui brille le plus dans l'épopée, l'héroïque et le merveilleux.