CHAPITRE V.
Suite des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; deuxième époque; Morgante maggiore de Louis Pulci; Mambriano de l'Aveugle de Ferrare.
Depuis la Théséide et le Philostrate de Boccace, on peut dire qu'il n'avait été fait d'autres essais de poëmes épiques dont les esprits cultivés pussent s'accommoder, que le Driadeo d'Amore et le Ciriffo Calvaneo de l'un des trois frères Pulci [368]. Mais le genre purement imaginaire de ces deux poëmes dépourvus de tout fondement historique et de ces développements de caractères chevaleresques qui s'offrent si abondamment dans l'histoire fabuleuse de Charlemagne et de ses preux, ne pouvait satisfaire des lecteurs tels que Laurent-le-Magnifique, Politien, Marsile Ficin et les autres littérateurs philosophes réunis autour de Laurent. En un mot, vers le milieu du quinzième siècle, l'épopée manquait encore à la poésie italienne; car on ne pouvait donner ce nom aux trois informes productions dont je viens de parler. Elle n'existait du moins que pour le peuple; il fallait la faire passer des cercles populaires à ceux de la bonne compagnie, et de la rue dans les palais.
[Note 368: ] [ (retour) ] Voyez première partie de cette His. littér., t. III, p. 532 et suiv.
C'est ce qui engagea sans doute Laurent de Médicis, et même, dit-on, la sage Lucrèce Tornabuoni, sa mère, à donner à Louis Pulci pour sujet d'un poëme épique les exploits de Charlemagne et de Roland. Politien son ami l'aida dans ce dessein, en lui faisant connaître quelques sources où il devait puiser, surtout Arnauld, ancien Troubadour provençal, qui avait apparemment composé sur ce sujet des poésies ou peut-être même un poëme de quelque étendue que nous n'avons pas, et Alcuin, le plus ancien historien de Charlemagne; c'est le Pulci lui-même qui nous l'apprend [369], et c'est probablement ce qui a donné lieu au bruit qui a couru que le poëme tout entier était de Politien [370], bruit sans vraisemblance comme tant d'autres qui n'ont pas laissé d'être débités avec assurance, et ensuite répétés par écho.
Onore e gloria di Monte Pulciano
Che mi dette d'Arnaldo et d'Alcuino
Notizia, e lume del mio Carlo mano.
(Morg. Mag., cant. XXV, st. 169.)
[Note 370: ] [ (retour) ] Voy. Teofilo Folingo, dans son Orlandino, cant. 1, st. 21; le Crescimbeni, vol. II, part. II, l. III, n°. 38, des Commentaires sur son Histoire de la Poésie vulgaire, etc.
Une autre source plus connue, et que personne n'avait besoin d'indiquer au Pulci, c'était la Chronique faussement, mais alors généralement attribuée à Turpin. Il cite en effet dans beaucoup d'endroits le prétendu archevêque de Rheims, et il se conforme assez souvent à ses récits, surtout dans ce qui regarde la bataille de Roncevaux et le dénouement du poëme. Souvent aussi ces citations sont ironiques; c'est un plastron dont le poëte se couvre en riant quand l'exagération est trop forte, et quand les prouesses qu'il raconte sont trop incroyables. Il met alors en avant l'autorité de Turpin, et pour des choses dont il n'est pas plus question dans Turpin que dans l'Alcoran. Il paraît d'ailleurs évident que le Pulci joignit à cette fausse Chronique et aux auteurs que Politien lui fit connaître, les détestables rapsodies qui s'étaient emparées les premières de cette matière poétique. C'est ce qui lui a fait dire qu'il était fâché de voir que l'histoire de Charlemagne eût été jusqu'alors mal entendue et encore plus mal écrite [371]. C'est aussi pour cela qu'avec un génie fait pour ouvrir de nouvelles routes il ne fit cependant que marcher d'un meilleur pas dans des routes déjà battues, et que, pouvant être original, il ne fut à beaucoup d'égards qu'un copiste supérieur à ses modèles.
E del mio Carlo imperador m'increbbe.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
È stata questa istoria, a quel ch' i' veggio,
Di Carlo male intesa e scritta peggio.
(C. I, st. 4.)
C'est évidemment à la Spagna que l'auteur en veut, quand il dit dans son vingt-septième chant: «Et si quelqu'un s'avise de dire que Turpin mourut à Roncevaux, il en a menti par la gorge; je lui prouverai le contraire. Il vécut jusqu'à la prise de Sarragoce, et il écrivit cette histoire de sa propre main. Alcuin s'accorde avec lui dans ses récits; il les suivit jusqu'à la mort de Charlemagne, et il montra une grande sagesse en l'honorant. Après lui vint le fameux Arnauld, qui a écrit avec beaucoup d'exactitude, et qui a recherché tout ce que fit Renauld en Égypte; il en suit le fil sans s'écarter jamais du droit chemin: une grâce qu'il avait reçue même avant le berceau, c'est que pour rien au monde il n'eût dit un mensonge.»
Grazie che date son prima che in culla
Che non direbbe una bugia per nulla.
(St. 80.)