Nous avons vu les auteurs du Buovo d'Antona, de l'Ancroja et de la Spagna adresser la parole à leurs auditeurs à la fin de tous leurs chants, les commencer et les terminer presque tous par de saintes prières dans les endroits même les moins analogues à ces pieuses invocations, et mêler ainsi par simplicité le sacré au profane, et la Bible, les psaumes ou les prières de l'Église à des contes extravagants et quelquefois licencieux. Cela était devenu pour eux une forme convenue, une sorte de règle de leur art; et en effet on conçoit aisément que chantant pour le peuple et au milieu du peuple, dans un temps où les croyances populaires étaient les seules connaissances générales, ils n'avaient point de meilleur moyen de fixer son attention, et d'en tirer quelque salaire, que de faire d'abord retentir à son oreille ces oraisons qui lui étaient familières. L'espèce d'adieu qui terminait chacun des chants de leurs poëmes était encore une politesse très-bien assortie à ces circonstances, et n'était pas non plus sans influence sur la recette.

Le Pulci n'avait aucune raison de se conformer à ce double usage, surtout au premier. Ce n'était point pour le peuple de Florence qu'il chantait, c'était pour ce que Florence et l'Italie avaient d'esprits plus distingués, plus éclairés et plus au-dessus de la crédulité de leur temps. Etait-ce au milieu des principaux membres de l'Académie platonicienne qu'il pouvait croire avoir besoin de ces formules? Non, sans doute; mais il trouva cet usage établi, et il le suivit, ou plutôt, selon toute apparence, il le tourna en plaisanterie. Il lui parut piquant, à une si bonne table et parmi toutes les jouissances du luxe, d'employer ces formes imaginées par des poëtes mendiants; et le contraste singulier des débuts de chant avec les sujets traités dans les chants mêmes amusa les auditeurs et le poëte, qui au fond ne voulaient tous que s'amuser. C'est là ce qui explique cette manière bizarre dont commence chacun des chants de ce poëme. Voltaire [372] et bien d'autres s'en sont moqués; mais personne ne s'est mis en peine d'en chercher la cause. Si le premier chant du Morgante commence par l'In principio erat Verbum, le quatrième par le Gloria in excelsis Deo; le septième par Hosanna; le dixième par le Te Deum laudamus; le dix-huitième par le Magnificat; le dix-neuvième par le Laudate pueri; le vingt-troisième enfin par Deus in adjutorium meum intende, qui fait tout juste un vers indécasyllable; si l'invocation des autres chants est adressée à Dieu le père, à Dieu le fils, et plus souvent encore à la Vierge; si nous voyons dans le second que le poëte appelle J.-C.

Souverain Jupiter pour nous crucifié [373],

nous avons vu dans le chapitre précédent où il avait puisé l'idée de ces apostrophes singulières.

[Note 372: ] [ (retour) ] Préface de la Pucelle.

[Note 373: ] [ (retour) ] O somino Giove per noi crocifisso. (C. II, st. 1.)

Mais ces mauvais modèles sur lesquels il paraît se régler étaient de très-bonne foi; le siècle dans lequel ils vivaient, la classe d'auditeurs pour laquelle ils écrivaient le prouvent également; tout fait penser qu'auditeurs et poëtes n'en savaient pas davantage; mais il n'est rien moins que démontré que l'on fût tout-à-fait aussi simple dans la société où vivait l'auteur du Morgante, et pour laquelle il fit son poëme. Il y a même quelquefois dans ses prières je ne sais quel ton de demi-plaisanterie qu'il n'est pas difficile d'apercevoir, comme lorsqu'il dit à ceux qui l'écoutent, à la fin du douzième chant: Que l'ange de Dieu vous tienne par le toupet!

L'angel di Dio vi tenga pel ciuffetto, etc.

Je dirai plus: ces poëtes de carrefours sont très-souvent ridicules, mais ils ne sont jamais plaisants. C'est le plus sérieusement du monde qu'ils débitent leurs extravagances, et l'on rit d'eux autant ou plus que de ce qu'ils racontent, sans qu'ils aient l'air d'avoir pensé qu'il y eût ni en eux ni dans leurs récits le moindre mot pour rire. Le Pulci au contraire n'a fait, à peu de chose près, de son poëme en vingt-huit chants, qu'un long tissu de plaisanteries. Soit que son tour d'esprit le portât naturellement au genre burlesque, ce que ses sonnets contre Matteo Franco [374] prouveraient assez, soit qu'il ne crût pas que l'on pût faire sérieusement des vers sur des combats de géants et des tours de magiciens, et sur les épouvantables et incroyables aventures qu'on lui donnait à raconter, il est visible qu'il n'y a pas un de ses chants où il ne se joue lui-même de ce qu'il dit, et où il n'ait l'air de se divertir aux dépens de ses héros et de son lecteur. Il met à cela non-seulement beaucoup d'esprit, mais une naïveté plaisante et originale, qui a sûrement offert au Berni le premier modèle du genre auquel il a donné son nom [375]. C'est se moquer des gens que de disserter gravement, comme on l'a fait, pour savoir si le Morgante est ou un poëme sérieux ou un poëme comique. Le livre est dans les mains de tout le monde; il n'y a qu'à le lire au premier endroit venu.

[Note 374: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, t. 3, p. 537.