[Note 375: ] [ (retour) ] Gravina, della ragion poet., l. II, nº. 19.

Or, n'est-il pas tout-à-fait extraordinaire que dans un siècle déjà éclairé, et pour plaire à une société supérieure à son siècle, un homme doué d'un esprit vif, étendu, orné de beaucoup de connaissances, un homme de l'âge et de l'état du Pulci, car il était chanoine, et il avait alors environ cinquante ans [376], invoque sérieusement, et non pas une fois, mais à vingt-huit différentes reprises, ce qu'il y a de plus sacré, pour écrire des folies, de fortes indécences, et souvent même de véritables impiétés? Cela est pourtant ainsi; les auteurs qui ont le plus loué le Pulci et son poëme sont forcés de le reconnaître. Le savant et sage Gravina lui en fait un très-grand crime, et s'explique même là-dessus avec une sorte de violence [377]. Le Crescimbeni, pour excuser le poëte, ne sait d'autre moyen que de faire le procès au siècle entier. «Il est bien vrai, dit-il, que le Pulci pouvait s'abstenir un peu plus qu'il ne l'a fait d'employer le ridicule, et qu'il devait s'interdire absolument l'abus des choses divines et des pensées de la sainte Écriture. Je le condamne en cela comme Gravina lui-même; mais on doit cependant condamner beaucoup plus que lui les mauvaises mœurs qui régnaient alors. Si l'on observe attentivement les sots écrits de ce temps-là, on sera forcé d'avouer que la licence du langage était alors sans frein, et que le Pulci dans son Morgante est peut-être encore l'écrivain le plus modeste et le plus modéré de ce siècle [378]

[Note 376: ] [ (retour) ] Il était né en 1432, ou vers la fin de 1431, et mourut, dit-on, en 1487. Son poëme ne fut imprimé qu'après sa mort.

[Note 377: ] [ (retour) ] Delle quali (cose divine) così sacrilegamente si abusa che invece di riso muove indignazione ed errore, etc. (Della Ragione poetica, l. II, nº. 19, p. 109.)

[Note 378: ] [ (retour) ] Stor. della volgar poesia, vol. II, part. II, l. III, nº. 38, de Commentarj.

Après ces considérations générales sur un poëme qui fait époque dans l'histoire de la poésie moderne, essayons, sans entrer dans trop de détails, de le faire connaître plus particulièrement.

Morgante maggiore, ou Morgant le grand, dont le nom fait le titre du poëme, est un géant que Roland a converti, qui lui sert de second, et même d'écuyer dans quelques-unes de ses expéditions, et qui en fait aussi de son chef. C'est un personnage subalterne, mais original, mêlé de basse bouffonnerie et d'une sorte d'héroïsme qui tient à sa taille démesurée et à sa force. Il suffirait de lui pour que ce poëme ne pût jamais être sérieusement héroïque. Du reste, ce n'est point ce Morgant, mais Roland, Renaud et Charlemagne qui en sont les véritables héros. L'auteur a puisé dans l'histoire des quatre fils Aymon, et, si nous l'en croyons, dans un poëme du troubadour Arnauld, autant que dans la Chronique de Turpin. Mais c'est surtout Roland qui l'occupe; et ce n'est pas seulement sa dernière et malheureuse expédition en Espagne qu'il prend pour sujet de son poëme, c'est en quelque sorte la vie de Roland tout entière. Il est du moins très-jeune au commencement de l'action, qui se termine par sa mort, puisque, dans le premier chant, lorsque Ganelon de Mayence se plaint de lui à Charlemagne, au nom de toute la cour, il dit à l'empereur: «Nous sommes décidés à ne nous pas laisser gouverner par un enfant [379]

[Note 379: ] [ (retour) ]

Ma siam deliberati

Da un fanciul non esser governati.

(St. 12.)

Ce sont ces plaintes qui engagent l'action du poëme. Roland les entend; il tire son épée; il veut tuer Ganelon et l'empereur lui-même. Olivier se met entre deux, et lui arrache l'épée des mains. Roland cède sans s'apaiser. Il se retire de la cour; prend le cheval et l'épée d'Oger le Danois, son ami, et se décide à aller chez les Sarrazins, chercher les occasions d'exercer son courage. Il arrive dans une abbaye, située sur les confins de la France et de l'Espagne, où il est parfaitement bien reçu. Il apprend de l'abbé, que lui et ses moines seraient très-heureux s'ils n'avaient pas pour voisins trois géants sarrazins qui se sont logés sur la montagne prochaine, qui infestent tout le pays, et jettent, toute la journée avec leurs frondes, de grosses pierres dans le couvent. «Si nos anciens pères du désert, dit-il au chevalier, menaient une vie toujours sainte, toujours juste, et s'ils servaient bien Dieu, aussi en étaient-ils bien payés. Ne croyez pas qu'ils y vécussent de sauterelles; la manne leur tombait du ciel, cela est certain. Mais ici, je n'ai souvent à recevoir et à goûter que des pierres qui pleuvent du haut de cette montagne [380].» Voilà, soit dît en passant, un échantillon de la manière de l'auteur, et du ton sur lequel il traite les sujets les plus graves.

[Note 380: ] [ (retour) ] Cant. I, st. 25.