Roland trouve qu'il est digne de lui de délivrer le pays et les bons moines de ces tyrans. Il tue le premier, nommé Passamont, et le second qui s'appelle Alabastre. Morgant, qui est le troisième, aurait eu le sort de ses frères, s'il n'avait pas rêvé la nuit précédente qu'il était assailli par un gros serpent; que dans sa frayeur, il avait eu recours à Mahomet qui ne l'avait point secouru; mais que, s'étant adressé au Dieu des chrétiens, Jésus-Christ l'avait délivré et sauvé. Sachant donc qu'il a affaire à un chevalier chrétien, au lieu du combat il lui demande le baptême. Roland ne se fait pas prier, emmène Morgant avec lui au couvent, l'instruit en gros, chemin faisant, des vérités du christianisme, et il faut voir de quelle façon [381]. Enfin, il le présente à l'abbé qui le baptise.

[Note 381: ] [ (retour) ] C. I, st. 49 et suiv.

Roland et son géant restèrent là quelque temps, menant bonne vie et faisant bonne chère. Morgant se rendait utile dans la maison. Un jour qu'on y manquait d'eau, Roland le charge d'en aller chercher dans un tonneau à la fontaine voisine. Il y est attaqué par deux gros sangliers, les tue, et revient au couvent, le tonneau sur une de ses épaules et les deux sangliers sur l'autre. L'eau fait grand plaisir aux moines, mais les sangliers encore plus. Ils mettent dormir leurs bréviaires, et s'empressent autour de cette viande, de manière qu'elle n'a pas besoin d'être salée, et ne court point risque de durcir et de sentir le rance; les jeûnes restent en arrière; chacun mange à en crever, et le chien et le chat se plaignent de la propreté des os qu'on leur laisse [382].--Est-il besoin de demander quelle figure une pareille scène, ainsi racontée, ferait dans un poëme sérieux?

[Note 382: ] [ (retour) ]

Tanto che'l can sen doleva e'l gatto

Che gli ossi rimanean troppo puliti.

Ibid., st. 66 et 67.

Cependant Roland s'ennuie de son oisiveté. Il quitte l'abbaye, pour aller chercher les combats. Avant de partir, il apprend de l'abbé lui-même que ce bon moine est de la maison de Clairmont, et par conséquent cousin de Renaud et le sien. Roland se fait connaître à son tour; ils s'embrassent, et se quittent à regret. Morgant suit le paladin à pied, n'ayant pour armes qu'un vieux bonnet de fer rouillé et une longue épée, qu'il a trouvés dans ce que les moines appelaient leur arsenal, et le battant d'une grosse cloche qui était fendue et hors de service. Ils se mettent en campagne; et dès la première occasion qu'il trouve, Morgant frappe de son battant comme un sourd. Leurs aventures seraient trop longues, même à indiquer légèrement. Faisons comme notre auteur, et revenons d'Espagne en France [383].

[Note 383: ] [ (retour) ]

Lasciamo Orlando star col Saracino

E ritorniamo in Francia a Carlo mano.

(Cant. III, st. 20.)

Tous les paladins de Charlemagne y regrettent beaucoup Roland, et Renaud son cousin le regrette plus que les autres. Il ne peut plus tenir à l'insolence et au triomphe des Mayençais. Il part avec Dudon et Olivier pour aller chercher le comte d'Anglante. Ils arrivent à la même abbaye où il avait été reçu. Tout y était bien changé. Un frère de Morgant et des deux géants tués par Roland, géant comme eux, était venu avec une troupe de Sarrazins, venger la mort de ses frères. Il avait mis l'abbé et les moines en prison, et vivait à discrétion dans l'abbaye avec sa troupe. Les trois paladins tombent au milieu de cette canaille, qui croit pouvoir se moquer d'eux; mais elle trouve à qui parler; on en vient aux mains: le géant et ses Sarrazins sont taillés en pièces, et l'abbé remis en liberté avec ses moines. Il se fait encore une reconnaissance entre Renaud et lui. Il apprend aux chevaliers français ce qu'il sait de Roland et le chemin qu'il a pris.

S'étant reposé quelques jours dans l'abbaye, ils la quittent et se remettent sur les traces de Roland. Renaud rencontre un serpent monstrueux qui était près d'étouffer un lion. Il tue le serpent. Le lion, par reconnaissance, s'attache à lui, le précède, lui indique le chemin, et se montre toujours prêt à le défendre. Renaud, qui voyage incognito, prend le nom de Chevalier-du-Lion [384]. Il arrive enfin dans le pays où Roland s'était arrêté depuis peu. Il y était caché sous le nom de Brunor. Le cours des événemens fait que les deux cousins se trouvent dans deux armées ennemies, et qu'ils se battent même l'un contre l'autre en combat singulier. Roland ignore que c'est Renaud; mais celui-ci, qui l'a reconnu au géant qui l'accompagne, le ménage dans le combat. Le jour finit avant qu'il y ait rien de décisif. Ils conviennent de revenir le lendemain sur le champ de bataille. Ce second jour, Renaud ne peut prendre sur lui d'agir plus long-temps en ennemi avec son cher Roland; il le tire à part, ôte son casque et se fait connaître. Les deux cousins s'embrassent et se réunissent. Ils ont, le jour même, à exercer ensemble leur valeur contre un ennemi commun. Le roi Carador, chez lequel ils se trouvent, est attaqué par le roi Manfredon, amoureux de sa fille Méridienne, et qui veut l'obtenir malgré elle et malgré son père. Roland, Renaud, Olivier et le fidèle Morgant les défendent; Manfredon est vaincu, obligé de renoncer à ses prétentions, et s'engage, par un traité, à laisser en paix Carador et sa fille.

[Note 384: ] [ (retour) ] Cant. IV, st. 7 et suiv. Ceci paraît être pris littéralement de l'un des romans de Chrestien de Troyes, poëte français du douzième siècle. Dans ce roman, intitulé le Chevalier-au-Lion, Yvain trouve un lion aux prises avec un énorme serpent; il tue le serpent; le lion s'attache à lui par reconnaissance, et ne le quitte plus. Notre vieux poëte s'est plu à peindre les mouvements de sensibilité du lion:

Si qu' il li comança à faire

Semblant que à lui se rendoit;

Et ses piés joius li estendoit,

Envers terre incline sa chiere [F],

S'estut [G] sur les deux piés derriere,

Et puis si se rajenoilloit,

Et toute sa face moilloit

de larmes, etc.

(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, nº. 7535, fondé de Cangé, 69, fol. 216 verso, col. 2.)

[Note F: ] [ (retour) ] Sa face, ciera.