Bientôt tout ce qu'il y eut en Italie de littérateurs, de poëtes, d'orateurs de quelque talent, d'écrivains élégants et instruits dans tous les genres, accourut à Rome, fut présenté au pape, et reçut de lui un bon accueil et des récompenses. Nous verrons, en parlant de chacun de ceux qui fleurirent alors, qu'il y en eut peu qui n'ambitionnassent et qui n'obtinssent cet avantage. Les arts ne trouvaient pas auprès de lui moins de faveur que les lettres. Il aimait passionnément et cultivait lui-même le plus aimable de tous, la musique. La nature, dit son historien Fabroni [32], lui avait fait don d'une voix douce et tendre, qui, même dans le discours familier, enchantait ceux qui l'écoutaient. Elle lui avait aussi donné une oreille très-délicate. D'habiles maîtres avaient développé ces heureuses dispositions; dès sa première jeunesse il chantait et jouait très-bien des instruments. Il aimait à parler des tons, des cordes, des nombres, des proportions et de toute la théorie de l'art; il avait même dans sa chambre à coucher un instrument sur lequel il s'exerçait et rendait raison des démonstrations qu'il avait faites. Il recherchait et récompensait les savants musiciens et les bons chanteurs, et ce fut auprès de lui, pour plus d'un ecclésiastique, un moyen de fortune qu'une belle voix [33].
[Note 32: ] [ (retour) ] Leonis X Vita, p. 206.
[Note 33: ] [ (retour) ] Id. ibid.
Mais les arts, que l'on appelle du dessin, parce que le dessin en est la base, furent les principaux objets de sa munificence, et, l'on peut même le dire, de ses profusions. Il poursuivit avec ardeur et avec des dépenses incalculables les travaux de la basilique de saint Pierre. D'autres grands édifices furent élevés en même temps. Les chefs-d'œuvre de l'art antique sortirent en foule des décombres de l'ancienne Rome. Les artistes modernes furent enrichis et honorés. Le grand Raphaël les surpassa tous en fortune comme en talent [34]; d'autres peintres, des sculpteurs, des architectes célèbres brillèrent à la fois; ils durent peut-être au pontife une partie de leur gloire; mais ils ont fait la sienne, et c'est leur immortalité qui a rendu le nom de Léon X immortel.
[Note 34: ] [ (retour) ] Un artiste que Raphaël surpassa peut-être aussi en talent proprement dit, mais non certainement en génie, Michel-Ange, fut loin de l'égaler en fortune. Il fut peut-être le seul grand artiste que Léon n'aima pas, qu'il laissa sans récompense, et ne voulut presque pas employer. Parmi les poëtes, il ne fit rien non plus pour l'Arioste, qui dans son art était aussi le premier. Nous en chercherons la raison quand nous parlerons de ce grand poëte.
Le titre de Magnifique ne lui convenait pas moins qu'a son père, et si celui de Prodigue eût été un éloge, c'est à lui qu'il aurait fallu le donner. Sans compter les fortes sommes qui coulaient, pour ainsi dire, et s'échappaient continuellement de son trésor, ses mains ne cessaient d'en répandre. A ses repas, quand il voyait, parmi les spectateurs, des étrangers, des voyageurs inconnus et mal vêtus, il leur distribuait des pièces d'or; il en faisait remplir le matin une bourse de couleur cramoisie, pour les occasions imprévues [35], et cette bourse, tous les jours remplie, était vidée tous les jours.
[Note 35: ] [ (retour) ] Paul Jove, Vita Leonis X, l, IV.
Il aurait manqué à Léon X un plaisir de souverain, s'il n'avait pas aimé la chasse; il l'aimait passionnément: il courait la bête fauve à cheval, en bottes, en déterminé chasseur. Il voulait que tout se fit selon les règles de l'art, dont il avait fait une sérieuse étude: et lui, qui était habituellement doux et patient, si quelqu'un de sa cour ou de sa suite s'écartait, courait çà et là, criait et faisait lever la bête lorsqu'il ne s'y attendait pas, il se mettait en colère; souvent même il disait de grosses injures aux personnes les moins faites pour en recevoir [36]. Si la chasse avait été mauvaise, par quelque cause que ce fût, il montrait beaucoup de tristesse et d'humeur. Ses familiers évitaient alors sa présence, sachant que toutes les qualités qui le faisaient aimer, et sa libéralité surtout, étaient alors comme suspendues. Si, au contraire, il était jamais agréable et utile de l'approcher, c'était lorsqu'il revenait bien las, mais bien content, après avoir fait bonne chasse [37]. Il donnait pour motifs, au goût qu'il avait montré dès sa jeunesse pour cet exercice violent et dispendieux, des raisons de régime et le soin de prévenir l'excès d'embonpoint dont il était menacé; mais un cardinal et un pape suivaient, dans les bons siècles de l'Église, d'autres régimes que celui-là.
[Note 36: ] [ (retour) ] Id. ibid.
[Note 37: ] [ (retour) ] Id. ibid. Voyez-y le détail des chasses du souverain pontife depuis la fin des grandes chaleurs de l'été jusque dans le plus fort de l'hiver, aux bains de Viterbe, au lac Bolsena, sur les confins de la Toscane, ensuite à Civita-Vecchia, d'où il revenait à Rome et à sa délicieuse Valla Malliana.