Sa gaîté naturelle et son amour pour le plaisir n'étaient pas moins excités que son goût pour la dépense, par un grand nombre de cardinaux, jeunes, riches, d'une naissance illustre, qui vivaient dans le luxe, étalaient une magnificence royale, et passaient, comme lui, leurs jours à la chasse, à table et aux spectacles [38]. Louis d'Aragon, Hippolyte d'Este, Sigismond de Gonzague et plusieurs autres, tenaient à Rome l'état le plus brillant. Leurs maisons étaient remplies de domestiques, et, sous ce nom, ils comprenaient des hommes bien nés, des gentilshommes qui briguaient l'honneur de les servir. On y voyait une multitude de chevaux et de chiens de chasse: tout y respirait la joie, la grandeur et la magnificence. On ne peut nier que ce ne fût là une cour très-splendide et très-gaie; mais on ne doit pas être surpris que des hommes d'une humeur sévère, et que des peuples entiers se soient lassés de fournir, par des jeûnes et des privations, aux dépenses de ce luxe et de ces plaisirs.
[Note 38: ] [ (retour) ] Id. ibid.
Le cardinal Bibbiena était un de ceux qui contribuaient le plus à entretenir dans Léon ce goût pour la dissipation et les spectacles. Très-propre au maniement des grandes affaires, il ne l'était pas moins aux jeux d'esprit, et surtout aux jeux de la scène. Il écrivait en Italien des comédies pleines de saillies et de plaisanteries piquantes. Il engageait des jeunes gens de bonne famille à jouer ces comédies sur des théâtres dressés dans les appartements spacieux du Vatican; il y fit surtout représenter sa Calandria, et obtint que le pape y assistât publiquement: c'est peut-être ce qui fit naître dans Léon X le goût très-vif qu'il montra pour ces sortes d'amusements. L'art dramatique naissait alors, et l'on en donnait dans d'autres cours les premiers essais, sur des théâtres magnifiques; Léon ne voulut pas que sa cour y restât étrangère. Ce n'étaient encore que des comédies, et dont la licence faisait presque tout le sel. La Calandria s'élevait un peu au-dessus de ces farces grossières; mais nous verrons dans la suite ce que c'était que cette Calandria, et si c'était là une pièce digne d'être jouée devant le sacré collége, et composée par un de ses membres.
Ce ne fut pas la seule que Léon fit représenter dans des fêtes, avec sa magnificence ordinaire; et ce fut une des plus décentes. Il y avait à Sienne une société, ou académie [39] poétique et dramatique, qui jouait des comédies écrites dans le langage du peuple et des paysans siennois, et assaisonnées de tous les proverbes grivois et de toutes les gravelures dont cet idiome était enrichi. La réputation de ces espèces d'atellanes se répandit jusqu'à Rome. Léon X invita les associés à venir lui donner des preuves de leur talent; ils jouèrent dans l'intérieur du palais; et comme le pape entendait fort bien ce langage, il prit tant de plaisir à ces représentations, qu'il faisait revenir tous les ans les académiciens de Sienne [40]. Quelque médiocres que leurs pièces pussent être, il faut songer à ce qu'avaient alors de piquant ces premiers essais de la comédie renaissante; il faut se transporter aux temps, se rappeler que, dans tout le reste de l'Europe, on en était encore aux Mystères et aux farces des saints, et croire que, puisque des esprits aussi cultivés qu'un Bembo, un Sadolet, et que Léon X lui-même, prenaient goût à ces divertissements, ils n'étaient pas sans quelque mérite.
[Note 39: ] [ (retour) ] Celle des Rozzi.
[Note 40: ] [ (retour) ] Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VII, part. I, c. 4, part. III, c. 3.
Bibbiena excellait, dit Paul Jove [41]; à faire perdre le sens aux hommes de l'âge et des professions les plus graves. Le pape prenait alors beaucoup de plaisir à s'amuser d'eux; il les comblait d'éloges, de présents, leur persuadait des choses incroyables, et parvenait à les rendre, de sots qu'ils étaient, fous, insensés, et surtout complètement ridicules; c'était précisément ce qu'on a appelé parmi nous des mystifications. C'est ainsi qu'il parvint à persuader à un vieux secrétaire, nommé Tarascon, qu'il était devenu tout à coup très-savant en musique: il le flatta si adroitement, que ce pauvre homme, enflé de sa science, se mit à établir les règles et les principes les plus extravagants. Il voulait, par exemple, que, pour mieux pincer la harpe ou la lyre, on se fît lier les bras, afin que les nerfs et les muscles, mieux tendus, touchassent les cordes avec plus de force et de finesse; et le pape, qui était lui-même très-habile musicien, raisonnant avec lui de proportions, de notes et d'intervales, faisait semblant d'admirer de si belles choses, et se déclarait vaincu dans son art [42].
[Note 41: ] [ (retour) ] Vita Leonis X, l, IV.
[Note 42: ] [ (retour) ] Id. ibid.
Mais rien n'égale en ce genre ce qu'il fit pour se moquer d'un vieux poëte nommé Baraballo, de Gaëte, dans le royaume de Naples. Ce poëte bouffon improvisait et chantait publiquement des vers italiens détestables, où le bon sens, la langue et la mesure étaient blessés à la fois, et il ne prétendait être rien moins que le rival de Pétrarque. Léon X l'enflamma si bien par ses louanges immodérées, qu'il finit par lui persuader de se faire couronner, comme Pétrarque lui-même, au Capitole. Baraballo demanda très-sérieusement le triomphe, et le pape le lui décerna tout aussi sérieusement. Le jour prescrit, et annoncé long-temps d'avance, cet homme sexagénaire et honnêtement né, dont la haute taille, la belle figure et les cheveux blancs, rendaient l'aspect vénérable, revêtu de la toge et du laticlave, couvert de pourpre et d'or, enfin paré de tous les ornements des anciens triomphateurs, fut conduit, au son des flûtes, à la table du pontife, qui célébrait dans un repas joyeux la fête de S. Cosme et de S. Damien, patrons de la famille des Médicis. Après y avoir long-temps fait pompe de son talent par les vers les plus ridicules, Baraballo descendit sur la place du Vatican. Là, sous les yeux du pape, il monta sur un éléphant tout caparaçonné d'or, et qui portait une chaire triomphale; mais cet animal, en quelque sorte plus sensé que lui, et d'ailleurs étourdi par le bruit des tambours, des trompettes et des acclamations de la foule immense du peuple, ne voulut jamais faire un pas au-delà du pont St.-Ange, et Baraballo revint à pied, aux huées de la populace et à la grande joie du pape et de ses cardinaux [43].