[Note 465: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, t. III, p. 540 et suiv.
Le Roland amoureux est un trop long poëme; l'action en est trop vaste et trop compliquée pour que j'en puisse donner ici une analyse suivie. Je me bornerai à observer ce qu'il y avait de nouveau dans le plan de l'auteur et dans sa manière de concevoir l'action et les caractères, les principales inventions dont il enrichit son sujet, le point où il conduisit l'art, et où son heureux successeur le reçut de lui.
Jusqu'alors, la Chronique supposée de Turpin, d'autres histoires fabuleuses de Charlemagne [466], les poésies de quelques Troubadours et quelques vieux romans espagnols et français, tels que celui des quatre fils Aymon, avaient fourni la matière que chaque poëte avait traitée et modifiée, selon son caprice, et d'autant plus à son aise que l'art, jeté à sa renaissance dans une autre route que l'art des anciens, n'avait pour ainsi dire encore ni règles, ni modèles. La France attaquée par les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique, l'empereur Charlemagne entouré de ses paladins, mais souvent privé du secours des plus braves par les expéditions lointaines où ils sont entraînés, les rivalités et les trahisons de la maison de Mayence, les enchantements de Maugis, sorcier chrétien, et ceux de quelques fées sarrazines, des armes merveilleuses et enchantées, des géants pourfendus, des tournois, des combats à outrance, des batailles à ne point finir, peu de galanterie, mais des aventures plus que galantes, peu d'invention et d'imagination réelle, mais un mouvement sans repos, une sorte d'agitation dans les événements qui se précipitent les uns sur les autres, une transmigration continuelle des parties du monde les plus éloignées, de Paris à Babylone, et de Jérusalem à Montauban, tels sont à peu près les matériaux et les ressorts employés par ces premiers poëtes.
[Note 466: ] [ (retour) ] Celles d'Alcuin, d'Eginhart, etc.
Les caractères qu'ils mettent en jeu sont assez constamment les mêmes. Charlemagne est faible, crédule, facile à irriter et à fléchir, plus occupé de tenir sa cour que de gouverner son empire; mais retrouvant quelquefois dans les combats son énergie et son courage. Roland est un prodige de force, d'intrépidité, de simplicité, de pureté de mœurs, de piété. Il y a dans ce caractère je ne sais quoi de naïf et d'antique qui intéresse, même dans les ébauches les plus imparfaites; et il est peut-être à regretter que le Bojardo et l'Arioste l'aient altéré, en croyant l'embellir. Renaud aussi brave, moins fort, mais plus agile, enclin aux plaisirs, à l'amour, et aussi peu constant que sage, se bat avec une chaleur égale pour ou contre son empereur, pour sa religion ou pour une femme. Ses frères lui sont subordonnés, et sa sœur n'a encore paru que dans un poëme contemporain du Bojardo, achevé même depuis sa mort [467], et qu'il ne pouvait pas connaître. Astolphe est un jeune efféminé, brave, mais peu robuste, avantageux, fanfaron, ne doutant de rien, ni dans les combats, ni dans ses amours, et toujours prêt à trouver une excuse à ses mauvais succès dans les uns comme dans les autres. Olivier, Oger le Danois et les autres paladins ont des qualités qui se ressemblent: le vieux duc Naismes et l'archevêque Turpin, qui réunit l'épiscopat et la chevalerie, sont les Nestors de l'armée française et les meilleurs conseillers de Charlemagne. Ganes, ou Ganelon de Mayence, est imperturbablement un traître; implacable dans ses haines cachées et dans ses vengeances, fourbe, et par conséquent lâche de caractère, quoique brave comme un autre de sa personne. Ce sont à peu près là les premiers rôles dans le parti des chrétiens; ils sont ainsi tracés dès l'origine, et s'ils forment des oppositions et des contrastes, tels que l'art en exige, ce n'est point un effet de l'art, mais une combinaison fortuite et presque un jeu de la nature.
[Note 467: ] [ (retour) ] Le Bojardo mourut en février 1494. Or, l'on a vu que dans le Mambriano il est question de l'expédition de Charles VIII, qui n'eut lieu que cette année-là même (voyez ci-dessus, p. 279 et 280); et plusieurs chants furent composés depuis.
Dans le parti contraire, il y a moins de variété, Marsile est le plus sage, comme le plus puissant des rois sarrazins d'Espagne. Balugant et Falsiron ses frères, Sacripant, Gradasse, etc., se ressemblent tous par une valeur féroce et une grande force de corps. Ferraoût, que nous nommons Ferragus [468], fils de l'un de ces rois, est le plus jeune et le plus terrible. Quant aux Sarrazins d'Afrique et d'Asie, comme ils sont tous épisodiques, chacun des poëtes en a fait à sa fantaisie, selon les épisodes qu'il a créés; et il n'en est presque aucun qui ait sa physionomie propre et son caractère particulier.
[Note 468: ] [ (retour) ] On a vu que la Chronique de Turpin lui donne le nom significatif de Ferractus, ci-dessus, p. 135, note 1.
Castelvetro a dit le premier, dans son exposition de la Poétique d'Aristote, que le Bojardo, en créant des rois imaginaires, des Agramants, des Sobrins, des Mandricards, qui n'existèrent jamais, avait emprunté ces noms de ceux de quelques familles de laboureurs de son comté de Scandiano [469]. Mazzuchelli l'a répété, en ajoutant les noms de Sacripant et de Gradasse, et nous apprenant de plus, d'après un autre auteur [470], que les mêmes noms existent toujours parmi le peuple de ces contrées. Il ajoute encore une anecdote qui montre dans le Bojardo un poëte plus qu'un seigneur féodal et un chevalier. Chassant un jour dans un bois nommé del Fracasso, à mille pas de Scandiano, il cherchait un nom de caractère pour un des plus redoutables héros de son poëme. Celui de Rodomonte lui vint tout à coup dans l'esprit; il en fut si enchanté qu'il remonta vite à cheval, courut à toute bride vers son château, et fit sonner en arrivant toutes les cloches du village, au grand étonnement de ce peuple qui était loin d'imaginer le motif d'un si grand tapage. [471] Mais ce trait ne détruit-il pas ce qu'on dit de l'emploi fait par le Bojardo des noms de famille de ses paysans; et les noms de Mandricard, de Gradasse et de Sacripant n'auraient-ils point plutôt été pris par ces bonnes gens, en mémoire de leur seigneur et de son poëme?
[Note 469: ] [ (retour) ] Nomina per re gli Agramanti, i Sobrini, e i Mandricardi e simili di varie regioni del mondo non mai stati, li quali furono nomi di famiglie de' lavoratori sottoposti alla contea di Scandiano, onde egli era conte, etc., p. 212, édit. de 1576.