[Note 470: ] [ (retour) ] Antonio Vallisnieri, Memorie ed scrizio sepolcrali de conte Matteo Maria Bojardo e della sua casa in Scandiano, t. III du Recueil de Calogerà.

[Note 471: ] [ (retour) ] Scritt. d'Ital., t. V, p. 1438.

Le merveilleux de la magie avait enfanté de grands prodiges, créé des armées, des flottes, transporté dans les airs des chevaliers, leurs chevaux, même des forteresses, et fait d'autres fort belles choses; mais il n'avait encore produit rien d'aimable, ni aucune de ces fictions brillantes que le génie des Arabes prodiguait dans leurs romans. Leur féerie, en se combinant avec les inventions du Nord et avec les tristes fantômes qui noircissaient les imaginations occidentales, avait perdu tout son charme et tout son éclat. L'île de la fée Carandine était la seule invention magique de ce genre [472]; mais nous devons toujours nous rappeler que le poëme où elle est placée n'était pas encore achevé quand le Bojardo mourut.

[Note 472: ] [ (retour) ] Mambriano, c. I. (Voyez ci-dessus, p. 257.)

Le Morgante était imprimé depuis six ou sept ans; mais il en avait fallu davantage à l'auteur du Roland amoureux pour concevoir et dresser son plan, et pour écrire les soixante-dix-neuf chants qu'il a laissés. Il est vrai qu'avant même d'être imprimé, le Morgante, composé depuis plusieurs années, connu de tout ce qu'il y avait de gens d'esprit à Florence, avait sans doute fait du bruit dans toute l'Italie; et dans ces premiers temps de l'imprimerie, les copies manuscrites des bons ouvrages se multipliaient et se répandaient quelquefois avec autant d'abondance et de rapidité, qu'avant l'invention de cet art; mais, soit que le Bojardo connût ou non ce poëme, il se proposa de suivre une autre route que son auteur. Le Pulci n'avait voulu que rire et faire rire; à l'exception du petit nombre de faits qui ne se prêtaient pas à la plaisanterie, il avait tout envisagé du côté plaisant; l'auteur du Roland amoureux vit plus sérieusement les choses; et ce qu'il y a de très-singulier, c'est que le sujet embrassé par le Pulci, le conduisait nécessairement à un dénoûment tragique, tandis que celui qu'inventa le Bojardo mettait le principal héros dans une position souvent comique, en lui prêtant une faiblesse d'amour, et n'y joignant pas le don de plaire.

Le savant Gravina, si sévère pour le Morgante, montre beaucoup de partialité pour l'Orlando innamorato. Selon lui, le Bojardo se proposa d'imiter les épiques grecs et latins dans ses inventions et dans son style. Il choisit pour héros Roland et les autres paladins, parce que leurs noms et leurs exploits étaient généralement connus; de même qu'Homère et d'autres poëtes prirent pour sujet de leurs inventions le siége de Troie, dont la renommée était répandue dans toute la Grèce, de même le Bojardo prit pour fondement de sa fable le siége de Paris, déjà célébré par tant de romanciers et de poëtes. Il forma le caractère de la plupart de ses héros sur l'idée des héros d'Homère; et comme dans l'Iliade, les choses les plus incroyables tirent leur vraisemblance de l'intervention des dieux, il sauva ses fictions les plus extraordinaires par des magiciens et par des fées. Le critique indulgent ne s'en tient pas là. Il veut que le Bojardo ait représenté, dans les différents personnages qu'il met en action, les vices et les vertus, comme les anciens les représentaient dans les divinités qu'ils faisaient agir; et qu'ainsi, à l'exemple de ces premiers poëtes, il ait produit sur la scène, sous la figure ou sous l'emblème de personnages merveilleux, toute la philosophie morale. Les Grecs, pour signifier la faiblesse de l'ame humaine, qui se laisse le plus souvent emporter aux plus funestes excès par les passions les plus légères ou les plus viles, tirèrent de la seule Hélène le sujet de tant de batailles et d'une guerre si fatale même aux vainqueurs; le Bojardo, voulant nous répéter la même leçon, s'est servi de la seule Angélique pour exciter une infinité de querelles meurtrières et de rixes sanglantes. Enfin, il observe que ce poëme, où tant de beautés brillent, serait exempt des taches qui le ternissent, s'il avait pu être terminé par son auteur, s'il avait reçu dans son ensemble la mesure et les proportions qu'il devait avoir, si chaque partie eût été soignée, et si le travail en eût fait disparaître quelques expressions basses, si enfin la versification en eût été renforcée dans quelques endroits [473].

[Note 473: ] [ (retour) ] Della Ragione poët., l. II, Nº. XV, p. 101, etc.

Sans adopter entièrement des éloges dont nous apercevrons bientôt l'exagération, nous devons cependant reconnaître que cette dernière observation surtout est très-fondée. On ne peut, en effet, savoir au juste ce que l'ouvrage entier eût pu devenir, si l'auteur l'eût conduit à sa fin; on ne peut même en deviner le dénoûment. Les caractères sont bien tracés et contrastés avec art; le plan est vaste et bien ordonné; les événements sont naturellement amenés, en accordant à ce merveilleux contre-nature la latitude de convention qu'il doit avoir; les différentes parties du sujet s'entrelacent sans confusion; mais à quel terme devaient-elles aboutir? c'est ce qu'il est impossible de savoir.

L'imitation des anciens est sensible dans quelques parties; mais ce qui l'est plus encore, c'est que le Bojardo crut, comme le Pulci, devoir suivre dans plusieurs points la trace des mauvais poëtes qui avaient traité avant eux ces sujets de chevalerie; comme eux, il se met en communication avec un auditoire, dont il se suppose entouré; comme eux, il cite à tout moment l'autorité de l'archevêque Turpin, lors même qu'il est visible qu'il ne suit que sa fantaisie; comme eux, il adresse la parole à ses auditeurs, en commençant et en finissant tous ses chants. Mais il a le bon esprit de se dispenser d'une prière chrétienne qui, lors même qu'elle n'est pas ironique, comme il est évident qu'elle l'est souvent dans le Morgante, est encore une impiété aux yeux de la religion, et une inconvenance aux yeux du goût, par son mélange avec les traits et les détails les plus profanes.

Il en a dit assez; il est las: vous saurez la suite si vous revenez l'entendre.--Pour que le chant qu'il finit vous intéresse davantage, il remet au suivant la fin de l'aventure.--La bataille qui va se donner est si terrible, qu'il a besoin de prendre haleine avant de la raconter.--Ce chant est court, mais il ne veut pas y commencer une Nouvelle qu'il vous réserve tout entière pour l'autre chant.--Celui-ci est trop long; mais ceux à qui son étendue déplaira, n'ont qu'à n'en lire que la moitié, etc. Telles sont les formes variées autant qu'il peut, mais revenant toutes au même sens, qui terminent sans exception les soixante-dix-neuf chants de son poëme.