Les débuts du plus grand nombre sont sans prétention, mais aussi sans art et sans poésie. Je vous ai conté, messieurs, comment l'Argail et Ferragus en étaient venus aux mains [474].--Je vous ai laissés, dans l'autre chant, au moment où Astolphe provoquait Grandonio par des injures.--Vous devez vous souvenir que Renaud était fort en colère en voyant son frère Richardet emporté par un géant.--Ecoutez, messieurs, la grande bataille, telle qu'il n'y en eut jamais de plus horrible. Voilà les formules qui, dans plus de cinquante chants, remplissent les trois ou quatre premiers vers. Cela est du même style et souvent dans les mêmes mots que la plupart des débuts du méchant poëme de la Spagna; ni l'art ni la langue poétique ne paraissent avoir fait de l'un à l'autre aucun progrès.
[Note 474: ] [ (retour) ] Je crois pouvoir me dispenser de citer les chants où se trouvent ces débuts, qui n'ont de remarquable que leur trivialité.
Mais dans à peu près vingt chants, le Bojardo montre qu'il avait pressenti le parti qu'on pouvait tirer de cette forme reçue, qui mettait en correspondance le poëte et ceux qui venaient, ou qui étaient censés venir l'entendre. Des réflexions, des invocations, des apostrophes, des digressions enfin, telles que son imagination les lui fournit, et qui s'agencent toujours tant bien que mal dans un cadre aussi libre que celui du roman épique, remplissent une, deux, et quelquefois plusieurs des premières stances; l'auteur ajuste ensuite cela comme il peut à son récit, et le reprend où il l'avait laissé. On a vu que l'Aveugle de Ferrare faisait le même essai à peu près à la même époque, soit qu'il y eût quelque communication de l'un à l'autre, soit que cette idée assez naturelle leur fût venue à tous deux en même temps, et ne fût due qu'au progrès nécessaire de cette forme primitive, inhérente au poëme romanesque. Mais le pauvre Bello s'occupe souvent de ses affaires ou de celles de sa patrie; le Bojardo, très à son aise, et que la guerre affectait moins, parce que c'était son métier, ne parle le plus souvent que d'une manière générale et indépendamment de toutes circonstances particulières. Voici quelques-uns de ces débuts.
«Toutes les choses sublunaires, la richesse, les grandeurs, les royaumes de la terre sont sujettes au caprice de la fortune. Elle ouvre ou ferme inopinément la porte, et lorsqu'elle paraît la plus brillante, elle s'obscurcit tout à coup; mais c'est surtout à la guerre qu'elle se montre inconstante, légère, violente, et plus trompeuse que partout ailleurs. On peut le voir par l'exemple d'Agrican, qui était empereur de Tartarie, qui avait un si grand pouvoir sur la terre, à qui tant de peuples obéissaient, et qui, pour obtenir la possession d'une femme, vit son armée entière dispersée ou détruite, et perdit en un jour par la main de Roland sept rois qu'il avait sous ses ordres [475].
»Seigneurs et chevaliers amoureux, belles et gracieuses dames, vous qui êtes rassemblés pour écouter les grandes aventures et les guerres qu'entreprirent ces anciens et célèbres chevaliers, ce sont surtout Roland et Agrican qui firent par amour des choses grandes et merveilleuses, etc. [476]
»Qui me donnera la voix, les paroles et les expressions élevées et profondes dont j'ai besoin pour raconter une bataille qui n'eut jamais son égale sous le soleil, auprès de laquelle toutes les autres batailles furent des violettes et des roses [477]?»
[Note 475: ] [ (retour) ] L. I, c. XVI, st. 1 et 2.
[Note 476: ] [ (retour) ] C. XIX.
[Note 477: ] [ (retour) ] C. XXVII.
Roland et Renaud en viennent aux mains pour l'amour d'Angélique. «Celui qui n'a point éprouvé ce que c'est que l'amour, dit le poëte, pourra blâmer deux illustres barons qui se combattent avec tant de fureur, et qui devraient s'honorer l'un l'autre, étant nés du même sang et professant la même foi, surtout le fils de Milon, provocateur de ce combat; mais qui connaît l'amour et sa puissance excusera ce chevalier. L'amour en effet est plus fort que la prudence et la sagesse. Ni l'art ni la réflexion n'y peuvent rien; jeunes et vieux vont où il les mène, le bas peuple avec le seigneur altier. Il n'y a point de remède contre l'amour; il n'y eu a point contre la mort; il leur faut des sujets de tout rang et de toute espèce, etc. [478]»