[Note 478: ] [ (retour) ] C. XXVIII.
C'est ainsi que débutent quatre chants de son premier livre; car il faut observer qu'il avait établi pour son poëme cette distribution singulière. Il est divisé en livres, qui sont subdivisés en chants. Le premier livre a trente-neuf chants; le second trente-un; le troisième est resté suspendu au neuvième chant.
Ces sortes d'exordes sont plus fréquents dans le second livre, et ils y ont en général plus d'étendue. Écoutons celui du premier chant. «Dans l'agréable saison où la nature rend plus brillante l'étoile d'amour, quand elle couvre la terre de verdure, et qu'elle orne de fleurs les arbrisseaux, les jeunes gens, les dames, toutes les créatures livrent leur cœur à l'allégresse et à la joie; mais quand l'hiver arrive, et que ce beau temps est passé, le plaisir fuit et nous abandonne. Ainsi au temps où la vertu florissait parmi les anciens seigneurs et les chevaliers, la gaîté, la courtoisie régnaient; mais l'une et l'autre ont pris la fuite; elles se sont égarées long-temps, et n'avaient plus aucune idée de retour. Maintenant ce mauvais vent est passé, cet hiver est fini; la vertu refleurit dans le monde; et moi, je vais rappelant à la mémoire les prouesses des temps passés.»
Au quatrième chant, il invoque sa dame, qu'il appelle lumière de ses yeux, esprit de son cœur, et qui lui a tant de fois inspiré des vers d'amour.
«C'est l'amour qui inventa la poésie, la musique, qui réunit par de douces chaînes les nations étrangères et les hommes dispersés; il n'y aurait sans lui ni société ni plaisirs, la haine et la guerre sanglante couvriraient la terre. C'est lui qui bannit l'avarice et la colère; c'est lui qui inspire les belles entreprises; et jamais Roland ne donna tant de preuves de valeur que depuis le moment où il fut vaincu par l'amour.»
Il se compare dans le dix-septième au premier navigateur qui cotoya d'abord les rivages, s'avança peu à peu en pleine mer, et se confia enfin aux vents et aux étoiles. De même il n'a point encore, dans ses chants, abandonné la rive; mais il lui faut entrer maintenant dans un Océan immense. Une guerre épouvantable s'apprête. L'Afrique entière passe les mers....; la France, l'Angleterre et l'Allemagne sont en feu, et Charlemagne va se voir attaqué de toutes parts.
«Si ceux qui surpassèrent en gloire le monde entier, tels qu'Alexandre et César, dit-il au vingt-deuxième chant, eux qui coururent, guidés par la victoire, de la mer Méditerranée aux extrémités de l'Océan, n'avaient pas eu l'appui de la déesse de Mémoire, leur valeur aurait brillé en vain. L'audace, la prudence, les vertus les plus célèbres seraient moissonnées par le Temps; il n'en resterait plus de souvenir. O Renommée qui suis les pas des grands capitaines, Nymphe qui célèbres leurs exploits par tes doux chants, qui prolonges au-delà de la mort les honneurs qui leur sont rendus, et rends éternels ceux que tu vantes, tu es réduite à répéter les antiques amours et à raconter des batailles de géants, grâce à ce monde frivole, dont l'indifférence est telle qu'il ne se soucie ni de renommée ni de vertu! Laisse sur le Parnasse l'arbre qui y reverdit sans cesse, puisque le chemin qui y conduit s'est perdu, et viens au bas de la montagne chanter avec moi l'histoire d'Agramant, de ce Sarrazin redoutable qui se vante d'emmener captifs le roi Charles et tous ses paladins.»
On voit ici que le génie de l'auteur avait de l'élévation, qu'il visait au grand, et que pour la première fois depuis le Dante il faisait entendre à l'Italie les sons de la trompette épique. Mais il était dans une cour galante, dont il faisait lui-même partie; il chantait pour elle; et son sujet, tel qu'il l'avait conçu, autant que son auditoire, le ramenaient de ce ton héroïque à celui de galanterie. Au neuvième chant de son troisième livre, à celui où il fut arrêté dans son travail, qu'il ne devait plus jamais reprendre, excité par les images voluptueuses que présente le joli épisode de Bradamante et de Fleur-d'Épine, il se croit au milieu de cette cour remplie de beautés angéliques et de cavaliers aimables; il invite l'Amour à y descendre, et lui prédit que quand il y sera une fois il n'en voudra plus sortir [479].
Se tu vien tra costor, io ti sò dire
Che starai nosco, e non vorrai partire.
Il est évident que le ton, les idées, les usages de cette cour influèrent beaucoup sur la composition de son ouvrage. La destination d'un grand poëme en a toujours décidé le caractère. Dans la cour de Ferrare et dans toutes ces petites cours italiennes, la galanterie dictait les mœurs; mais l'antique chevalerie maintenait encore les habitudes du courage. Les devoirs, les lois, les coutumes chevaleresques formaient une science dans laquelle le Bojardo était instruit, conformément à son état et à sa naissance. Il était sûr de plaire à ses souverains et aux maîtres des autres petits états, en mettant en action les principes de cette science. On pourrait dire qu'il n'y avait alors que des cours en Italie, et qu'il n'existait point d'autre public. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant, et le poëme du Bojardo, et celui de l'Arioste, et tous les autres romans épiques du seizième siècle. Nous verrons même que le poëme héroïque sentit aussi cette influence, et fut marqué de cette empreinte originelle que les épopées des âges suivants ne reçurent que secondairement et comme par imitation.