J'ai dit que le Bojardo paraît faire peut d'attention aux circonstances orageuses qui l'entourent. Il en parle cependant une fois, et c'est à la fin de ce dernier chant, comme s'il avait été interrompu par le bruit même et par le tumulte des armes. «Tandis que je répète dans mes chants les discours amoureux de ces deux Belles, j'apprends que les cœurs s'enflamment en France du désir de venir troubler la belle Italie. Il semble que le ciel en feu nous annonce d'affreuses ruines et tous les effets de la rage; et Mars irrité montrant sa face horrible agite son glaive et nous menace de tous côtés [480].» Cela coïncide parfaitement avec l'année 1494, époque de la descente de Charles VIII en Italie et de la mort du Bojardo. Il nous reste à examiner dans son poëme l'invention, l'intrigue, et, avant tout, les caractères.

[Note 480: ] [ (retour) ]

Mentre ch'io canto, ahime Dio Redentore

Veggio l'Italia tutta a fiamma e a foco

Per questi Galli che con gran fuore

Vengon per ruinar non so che loco.

Però vi lascio in questo vano amore, etc.

C'est là tout ce que contient la dernière strophe de l'édition du Domenichi, 1545; maïs dans une autre bien postérieure (Venise, 1608, in-4º.), dont l'éditeur assure, dans son avis aux lecteurs, qu'il a corrigé un nombre infini de fautes, et qu'il a même quelquefois rétabli quatre, six, et jusqu'à douze strophes qui avaient été supprimées, l'avant-dernière strophe est ainsi:

Mentre ch'io canto gli amorosi detti

Di queste donne da l'inganno prese,

Sento di Francia riscaldarsi i petti

Per disturbar d'Italia il bel paese,

Alte rovine con rabbiosi effetti

Par che dimostra il ciel con fiamme accese;

E Marte irato con l'orrida faccia,

Di quà e di là col ferro ne minaccia.

C'est la leçon que j'ai suivie en traduisant cet endroit.

Tous les poëtes, les chroniqueurs et les romanciers qui précédèrent l'auteur de l'Orlando innamorato avaient fait de Roland un chevalier, non-seulement sans peur et sans reproche, mais sans faiblesse, un défenseur de la foi, un chrétien du temps des croisades, combattant les Sarrazins, mais ardent à les convertir, et ne leur proposant d'autre alternative que le baptême ou la mort; fidèle à la belle Alde sa femme, quoiqu'en étant peu occupé, et protégeant les filles et les femmes sans rien éprouver pour elles, et sans en rien exiger. Le Bojardo imagina le premier de lui donner une passion amoureuse, de le mettre en rivalité avec d'autres paladins de France et des chevaliers sarrazins, et de tirer de ces passions et de ces rivalités une nouvelle source d'incidents romanesques et un nouveau mobile d'action. Pour cela il fallait créer une beauté parfaite à laquelle rien ne pût résister, et la produire dans une circonstance où les armées ayant fait trève à leur longue guerre, les chevaliers des deux partis pussent se réunir dans le même lieu, et être frappés en même temps.

C'est ce qu'avait fait Turpin, si l'on en croit notre poëte; mais le bon archevêque n'avait pas voulu publier cette partie de son histoire, pour ne pas faire tort au paladin son ami [481], en faisant connaître une erreur qui avait pensé le conduire à sa perte. Pour lui, qui n'a pas les mêmes motifs, rien ne l'empêche de nous transmettre ce que Turpin avait écrit. On est déjà au fait de ces recours à l'autorité de Turpin, et l'on sait ce qu'on en doit croire. Voici donc ce que le bon archevêque avait eu la délicatesse de ne pas vouloir publier.

[Note 481: ] [ (retour) ]

Però fu lo scritor saggio ed accorto

Che far non volse al caro amico torto.

(L. I, c. I, st. 3.)

Au milieu d'un repas splendide que donnait Charlemagne aux seigneurs de sa cour et aux nobles étrangers, pour l'ouverture d'un grand tournoi, on avait vu paraître tout à coup entre quatre géants d'un aspect terrible une princesse plus belle que l'étoile du matin. C'était Angélique, fille de Galafron, roi de Catai, royaume qu'on ne trouve pas sur la carte d'Asie, mais que l'on dit être le même que la Chine; et il est vrai que les Tartares donnent encore aujourd'hui à la Chine le nom de Kitai ou Kitay, qui ressemble assez à Catai [482]; mais il est singulier qu'on soit allé chercher une beauté chinoise pour tourner en France toutes les têtes. Quoi qu'il en soit, cette beauté surnaturelle, accompagnée d'un jeune chevalier aussi beau qu'elle-même, déclare à l'empereur qu'elle est venue des extrémités du monde avec son frère pour lui rendre hommage, et pour éprouver, dans les joûtes annoncées, la valeur de ce jeune frère contre celle de tous les chevaliers. Elle propose pour condition du combat que tout guerrier abattu d'un coup de lance demeurera leur prisonnier, sans pouvoir combattre avec d'autres armes; que si son frère est vaincu, il s'en ira avec ses géants, et qu'elle appartiendra au vainqueur.

[Note 482: ] [ (retour) ] Voyez le Voyage de Bell, de Pétersbourg à Péking, traduit par M. Castera, à la suite de celui de M. Barow en Chine, vol. III, p. 316.

Aussitôt tous les chevaliers chrétiens et païens, jeunes et vieux, capables ou non de plaire, galants ou jusqu'alors insensibles, sont enflammés par tant de charmes et par l'espoir de les obtenir, se lèvent et demandent le combat. L'empereur décide qu'il n'y en aura que dix, et que leurs noms seront tirés au sort. Tout empereur et tout vieux qu'il est, il veut que le sien soit inscrit. Renaud se fait écrire des premiers; le sage Roland est entraîné comme les autres; il se reproche sa faiblesse, mais il y cède, et sa douleur est grande de voir que son nom ne sort de l'urne que le dixième.

Celui du brillant et jeune Astolphe est le premier; il se rend au lieu indiqué, et court la lance en arrêt de fort bonne grâce; mais à peine est-il touché par la lance d'Argail (c'est le nom du frère d'Angélique), qu'il est jeté hors des arçons, accident au reste qui lui arrivait assez souvent. Il est ici très-fidèle à son caractère; toujours avantageux dans ses disgrâces, il ne manque pas de raisons [483] pour prouver qu'il était le plus fort, quoiqu'il ait été abattu. Il n'en reste pas moins prisonnier. Le terrible Ferragus vient le second. Malgré sa taille gigantesque et sa force démesurée, il est abattu comme Astolphe; mais il ne se rend pas. Les quatre géants s'avancent et l'entourent; il les tue. L'Argail veut lui faire entendre raison; chose impossible. Il faut qu'il se batte l'épée à la main. Le combat est des plus terribles, et recommence plusieurs fois. Angélique, incertaine du succès, s'enfuit dans la forêt des Ardennes, à l'entrée de laquelle on se bat. L'Argail la suit; Ferragus court sur ses traces, le joint, le force encore à se battre, et n'est satisfait que quand il lui a donné la mort. Le jeune chevalier ne lui demande en mourant d'autre grâce que d'être jeté avec ses armes dans le fleuve voisin, pour qu'on ne reproche pas un jour à sa mémoire qu'il s'est laissé vaincre ayant de si fortes armes. Ferragus y consent, à l'exception du casque, qu'il portera pendant quatre jours seulement, parce qu'il a perdu le sien dans le combat. Il viendra ensuite le jeter au même endroit où il aura laissé le corps et le reste de l'armure. Cela dit et convenu, l'Argail expire, et Ferragus, après lui avoir ôté son casque, et s'en être couvert, va précipiter le corps dans la rivière. Ce n'est pas sans avoir versé des larmes sur la mort prématurée de ce brave guerrier. Il reste quelque temps les yeux fixés sur l'endroit où il l'a jeté, et reprend tout pensif le chemin qui l'avait conduit au bord du fleuve [484]. On reconnaît à ce trait de nature le poëte sensible et l'homme nourri de l'étude des anciens.

[Note 483: ] [ (retour) ] Cela est arrivé, dit-il, per disseto della sella, c. I, st. 62.